}
Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Afrique. Afficher tous les articles

mardi 1 septembre 2009

Mémoires d'Afrique - Bibi / VLB

Pour la rentrée, j'ai choisi 2 livres: «La délicatesse», de David Foenkinos -dont je vous ai parlé; et, «Bibi», de Victor-Lévy Beaulieu (VLB). «Bibi»: c'est «moi», dans le langage enfantin. Les Mémoires sont celles d'Abel Beauchemin (AB), un double de l'auteur. Entre fiction et réalité: un mélange des deux, au lecteur de départager, si... il y trouve quelque intérêt. Un roman, c'est du «Mentir vrai», selon Aragon. Pour Jules Renard, «Dès qu'une vérité dépasse cinq lignes, c'est du roman». On n'y échappe pas, me semble-t-il.

Mémoires d'Afrique.
L'action des Mémoires d'Abel Beauchemin (en fait, un roman) se déroule en partie au Québec, mais surtout en «Afrique noire, équatoriale, du Gabon jusqu'à l'Éthiopie. Je voulais dénoncer (dit l'auteur) la situation désolante et terrifiante qui y prévaut encore. C'est le continent le plus exploité du grand capitalisme. Les anciens empires colonialistes que ce soit la France ou l'Angleterre, y sont toujours, mais de façon insidieuse et sournoise.
(...) L'Afrique est une vache à lait pour le monde, alors que ses propres habitants n'ont même pas de lait pour se nourrir. En 10 ans, les investissements chinois sont passés de 5 à 50 milliards $. Ils construisent des infrastructures en échange des ressources naturelles africaines: bois, métaux, etc. (...) On vide ce pays (le Kenya) de l'intérieur en laissant les populations dans l'état où elles sont, c'est-à-dire de plus en plus pauvres.»

Vous craignez un roman à thèse? Ce serait méconnaître VLB. Vous craignez que les données économiques ou les faits historiques soient galvaudés? Ce serait méconnaître VLB. Je ne peux pas me vanter d'avoir lu les 70 ouvrages précédents, mais une bonne vingtaine. Je les ai tous appréciés... quoique pas également. Cela va de soi.

Que raconte Abel Beauchemin dans «Bibi»?
Abel, dans la soixantaine, est un homme vieillissant. Depuis 45 ans, il n'a pas de nouvelles de Judith, sa première flamme. Le feu ayant apparemment couvé sous la cendre, elle lui donne tout à coup rendez-vous partout dans le monde. Assez curieusement, elle se défile. Abel n'y comprend rien. D'autant moins qu'il a accepté de se déplacer, alors qu'il ne voyage plus. Il semble bien qu'Abel court comme un lièvre à la poursuite d'une hase, qui court plus vite que ce dernier.

«Il (Abel) comprendra, lorsqu'il retrouvera Judith, dans la vallée de l'Omo, le berceau de l'humanité, là où a été trouvé Lucy, le plus ancien squelette au monde.» Voilà qui est intrigant...
Mon petit doigt me dit que ce ne sera pas du joli.

Pourquoi des Mémoires d'Afrique?
Victor-Lévy Beaulieu répond à Marc Larouche: «J'espère créer une solidarité autre que bêtement politique. Je trouve que ce dont les Africains ont besoin: savoir que des gens qui vivent ailleurs se préoccupent d'eux.»
VLB nous donnera, sûrement, une autre image de l'Afrique que celle que nous présentent, continuellement, les médias.

Une dédicace à Michel Chartrand.
Que l'on aime ou non Michel Chartrand, là n'est pas la question. Il faut convenir avec VLB qu'il «avait des convictions et les a défendues toute sa vie.» VLB ajoute: Il «fut l'un des premiers Québécois à parler de l'Afrique au début des années 60, en sachant de quoi il parlait.»
Chapeau! On peut en dire autant de Victor-Lévy Beaulieu.

Bibi: une voyagerie
« Une voyagerie, sans commune mesure, de pur délire, de pures délices, quête folle, requête aliénante, Kafka qui se souffre, Artaud qui se démanche, Bibi qui court à la folie et aux poumons ruinés, obsédé, obsédant, mal en lui, mal en les autres, mal en son pays, attelé à sa poliomyélite, attelé à une Judith chimère qui se joue sur une scène de théâtre toute noire et couleurée d'une Afrique sanglée, sanglante, belle et rebelle.
Bibi est ce chef-d'œuvre qui creuse profond, qui dénonce le colonialisme arbitraire, qui s'enfonce creux, pour mieux comprendre, pour mieux faire comprendre.» (quatrième de couverture).
Voilà un roman, sous forme de Mémoires, qui promet... Ça va déménager!

Au détour, j'ai saisi une petite phrase de Victor-Lévy Beaulieu: «(Mais) il y a plus de tendresse ordinaire que dans mes autres écrits.»
D'une main, «La délicatesse», de David Foenkinos; de l'autre, la tendresse, de Victor-Lévy Beaulieu dans «Bibi»: je mise sur ces 2 livres pour ouvrir la rentrée littéraire de bibi, de moi-même en personne. Je suis certaine de passer de bons moments littéraires.
Pour sûr, je vous en reparlerai... Comptez sur moi!

Avec l'expression de ma tendresse et de ma délicatesse,
Marie-Andrée Roussseau, votre blogueuse (presque) intarissable...
___
* Sauf indications contraires, les citations sont tirées de l'entrevue de Marc Larouche, journaliste au Le Soleil, avec Victor-Lévy Beaulieu.
Crédit pour la photo: Marc Larouche. Merci!

mardi 7 juillet 2009

Jean-Marie-Gustave Le Clézio / L'Africain

Chose promise, chose due... J'ai relu L'Africain, de Jean-Marie-Gustave Le Clézio, et je livre ce qui en est, pour moi, l'essentiel. Ce récit autobiographique, JMG Le Clézio l'a écrit à 64 ans, dans le but de comprendre son père. Je dirais même pour lui rendre hommage en tentant de dire sa vie et sa vérité. Court, sobrement écrit, il s'élève comme un chant incantatoire adressé à un père qui lui a fermé ses bras et son coeur, jusqu'à la fin...
Pour ce compte rendu, j'ai composé une mosaïque, transgressant l'ordre des pages, centrant l'histoire autour de la figure du père. Les citations insérées sont en italique -je préfère citer plutôt que de paraphraser...

Pendant les premières années de leur mariage, mon père et ma mère ont vécu là leur vie amoureuse, à Forestry House et sur les routes du haut pays camerounais, jusqu'à Banso [Kumbo]. C'est le temps de la jeunesse, de l'aventure, lit-on plus loin. Sa mère accompagne son père dans ses tournées médicales. Ils vivent en symbiose avec la nature, et près des gens.
Mon père y sera le seul médecin, et le seul Européen, ce qui n'est pas pour lui déplaire. On est alors en 1932. C'est à noter.
Pendant plus de quinze ans, ce pays sera le sien. Il est probablement que personne ne l'aura ressenti mieux que lui, à ce point parcouru, sondé, souffert. Rencontré chaque habitant, mis au monde beaucoup, accompagné d'autres vers la mort. Aimé surtout, parce que, même s'il n'en parlait pas, s'il n'en racontait rien, il aura gardé la marque et la trace de ces collines, de ces forêts, de ces herbages, et des gens qu'il a connus.

Et voilà que sa mère tombe enceinte. On peut facilement imaginer leur bonheur... Elle se rend alors en France, chez ses parents, pour accoucher. On est en 1938. Son père prend un congé pour la naissance de l'enfant, et se rend en Bretagne où il reste jusqu'à l'été 1939. Puis, il retourne en Afrique à Ogoja, un poste avancé de la colonie anglaise. Et... la guerre éclate.
Il sera pris dans une sourcière: impossible de sortir du pays. Il essayera, mais sans succès, s'aventurant au Sahara à la frontière des possessions françaises. En temps de guerre, tout étranger est un espion. Finalement, il est arrêté, refoulé. La mort de l'âme, il doit revenir en arrière, refaire la route jusqu'à Kano, jusqu'à Ogaja. À partir de cet échec, l'Afrique n'a plus pour lui le même goût de la liberté. Désormais, il sera seul, isolé. Cette cassure en fera un homme brisé, à tout jamais. La guerre contribuera aussi à changer l'Afrique, et pas pour le meilleur.
À 8 ans, en 1948, Jean-Marie-Gustave, se rend en Afrique, avec son frère et sa mère. Le père qu'il rencontre est homme, usé, vieilli, irritable, rendu amer par la solitude, d'avoir vécu toutes les années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille, dans l'impossibilité de quitter son poste pour aller au secours de sa femme et de ses enfants, ou même de leur envoyer de l'argent. Autoritaire, intolérant, il imposait à ses enfants une rude discipline. Il était plein de manies et de rituels, il avait tracé une ligne de conduite, pour ainsi dire, militaire. Nous avons appris d'un coup qu'un père pouvait être redoutable, qu'il pouvait sévir, aller couper des cannes dans le bois et s'en servir pour nous fouetter les jambes. Qu'il pouvait instituer une justice virile, qui excluait tout dialogue, et toute excuse. Ce qui contrastait avec leur éducation antérieure marquée par la tolérance et l'amour. Ce qui contrastait avec la douceur et la compréhension de leur mère.

Il n'en demeure pas moins que les enfants Le Clézio ont passé de belles années en Afrique. Jean-Marie-Gustave écrit de belles pages à ce sujet. La liberté, la beauté, le plaisir des découvertes, la joie de jouer avec les autres enfants... et la crainte de dangers, bien réels... On sent son attachement à cette terre d'Afrique, à jamais disparue. On sent sa douleur pour ses plaies et ses misères, pour ce qu'elle est devenue.

Le dernier chapitre intitulé L'oubli va vous chavirer. Vous serez ensorcelé par la douce poésie de ce texte imprégné d'une nostalgie qui dit l'absence, qui dit l'amour espéré. En voici un extrait: Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance: avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. Quand un homme regarde jour après jour changer la lumière sur le visage de la femme qu'il aime, qu'il guette chaque éclat furtif dans le regard de son enfant. Tout cela qu'aucun portrait, aucune photo ne pourra jamais saisir.

L'Africain de Jean-Marie-Gustave Le Clézio, 124 pages, aux Éditions Mercure de France, avec des photos et une carte provenant des archives de l'auteur. Un récit aussi court que profond. Un récit touchant d'un homme de 64 ans à la recherche de son enfance, à la recherche de son père. Un voyage, au temps passé, dans une Afrique à jamais perdue.
Paperblog