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vendredi 12 février 2010

A. Analyse - «Rapport de police» Marie Darrieussecq / Plagiomnie - Sampling - Salmigondis

Marie Darrieussecq, «Rapport de police». Mon analyse de l'essai est axée sur 3 thèmes: la plagiomnie, le sampling, et le salmigondis de l'auteure, qui soumet le lecteur à une dure épreuve. Qui trop embrasse mal étreint... Plus joliment dit: «Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent», Montaigne. Son but, dit-elle, est de «laver son honneur d'écrivain». On sait de quoi il s'agit, passons. L'essai est plus vaste. Il couvre la notion de plagiat, l'histoire de ce concept à travers la littérature. Il tente de répondre aux questions: À quoi sert l'accusation de plagiat? Comment «prend-elle», pourquoi trouve-t-elle toujours tant d'échos? Qu'est-ce que cela veut dire, d'un état de la critique et des institutions littéraires, d'un état de la société puisque la littérature fait symptôme? L'essai vise à démontrer que l'accusation de plagiat relève d'un empêchement général, une chape de plomb faite d'interdits, de sacralité et d'anathèmes, une surveillance de la fiction qui s'étend de Platon au goulag. Il traite aussi de la création littéraire et des relations entre l'écrivain et ses pairs, et de la lecture.*

La plagiomnie
Marie Darrieussecq parle de «plagiomnie», mot formé de la contraction de plagiat et calomnie, sur le modèle de «érotomanie». Citations:
[] J'appelle "plagiomnie" la dénonciation calomnieuse de plagiat. A l'origine, on trouve un désir fou d'être plagié. C'est tout bénéfice: on s'imagine une reconnaissance qu'on n'a pas forcément, puisqu'on est digne d'être copié. On se pose comme auteur qui compte, comme victime aussi. Et par les temps qui courent, être victime, c'est une assurance de respect, d'attention médiatique. L'exemple le plus marquant est celui de Daphné Du Maurier, l'auteur de Rebecca. [...]»(1)
[] «Il y a une rage à vouloir être plagié. Au début du xxe siècle Gatian de Clérambault a fondé le concept d’érotomanie: cette "illusion délirante d’être aimée", généralement d’un personnage célèbre. Concept que Lacan développa en "paranoïa autopunitive" dans sa thèse de 1932. Celle qu’il appelle Aimée, et dont il décrit le cas, en vient à tenter d’assassiner l’actrice qui obsédait ses pensées. "Elle veut faire parler d’elle", dit le flic qui l’arrête après son passage à l’acte.»(2)
.― On verra, avec le temps, si ce néologisme, inventée par l'auteure, va «prendre». Cette notion de plagiomnie -ambigüe- donne le ton à l'essai, et teinte les hypothèses et les interprétations.

Le sampling

[] «La crispation sur l’intégrité mobilière du texte est aussi une réaction phobique à une ère numérique toute proche [sic], faite de lecture sur e-book et d’écriture par sampling. D’où, aujourd’hui, une certaine re-sacralisation de l’écrit. La hantise de dépossession que manifeste la croyance au plagiat est aiguillonnée par l’insécurité moderne de l’auteur. Le texte est inaliénable, indéformable et aussi incarné qu’un ongle: quand c’est écrit ça ne s’envole pas, mais bizarrement, ça peut se voler.» (2)
.― Ce passage n'est pas très clair, mais à le lire attentivement, on finit par deviner ce que l'auteure veut dire. Implorons, un instant, Boileau: «Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,/Et les mots pour le dire arrivent aisément.» Boileau, Art poétique, Chant1.

Le «sampling» Quid? En français (!), sampling se traduit échantillonnage.
En musique, l'échantillonnage est un extrait d'une pièce composée par un musicien qui sert à la composition d'une pièce d'un autre musicien. Attention! Les droits d'auteur doivent -impérativement- être respectés. Sur son site, Creative Commons le spécifie nettement. Sinon, gare! Le «sampler», le pilleur ou plagiaire se fera taper sur les doigts par la justice pour non respect des droits d'auteur [copyrigt] ou contrefaçon. «Bien d'autrui, tu ne prendras...».

En littérature
, l'échantillonnage est une voie d'expérimentation poétique et de production littéraire spécifique, d'avant-garde, qui n'ont rien à voir avec le plagiat. Olivier Cadiot, Pierre Alferi, et les expérimentations de la revue Remix -dont fait mention l'auteure- sont de cet ordre. Pour y voir plus clair, lisons ce texte de 2004, écrit par Noël Blandin:

«L'édition littéraire s'empare des coutumes de la production musicale contemporaine et lance Remix, une nouvelle revue littéraire bi-annuelle publié par Hachette Littératures. Le premier numéro sortira en librairie le 10 mars et le second en septembre prochain. Plus qu'une revue de forme traditionnelle, il s'agit plutôt d'un recueil de nouvelles réécrites, "remixées", par des auteurs pour la plupart déjà assez connus du grand public. Selon l'éditeur, "c'est l'adaptation à la littérature du procédé qui triomphe dans le hip hop ou les musiques électroniques: le remix ou la réappropriation d'une création passée". Au total quinze textes de ce genre sont publiés dans le premier numéro, cinq textes originaux remixés chacun par deux autres auteurs. On y trouve par exemple Philippe Besson réécrit et interprété par Arnaud Cathrine et Jean-Claude Pirotte ou bien Charles Pépin par Philippe Djian et Hélèna Villovitch. La revue est dirigée par Guillaume Allary et Charles Pépin.»(3)

Il est faux de dire que «l'ère numérique», qui date de plusieurs lunes déjà, est faite d'«écriture par sampling.» S'il fallait... le champ littéraire serait réduit à une peau de chagrin. Il est hasardeux de prédire que l'écriture de demain sera faite d'«écriture par sampling». La lecture sur e-book, Mp3, etc... et d'autres supports électroniques ou informatiques: oui, ça va, mais cette lecture ne supplante pas, actuellement, le livre imprimé. Bien malin qui saura prédire, si tout-numérique remplacera un jour le livre imprimé. (4)(5).

Reprenons
: «... la hantise de dépossession que manifeste la croyance au plagiat est aiguillonnée par l’insécurité moderne de l’auteur.»
·― Hantise de dépossession? Ce n'est pas une hantise... c'est une question de droit. Il est normal, et justifié, de vouloir garder son bien pour soi, et de refuser de se laisser déposséder. Un auteur peut toujours donner une autorisation de reproduction avec ou sans compensation. Je le répète: «Bien d'autrui, tu ne prendras...» J'ajoute: ni ne plagieras, ni ne «samplingneras» sans autorisation expresse.
·― Depuis quand le plagiat est-il une croyance?
.― Insécurité moderne? Moderne... c'est relatif. Dans l'Introduction de «rapport de police», on trouve un survol historique. Ici, je fais appel à 3 citations tirées d'autre sources. L'un n'empêchant pas l'autre.
[] «Plagiaire vient de plagiere, 1584, et du latin plagiarius «celui qui vole les esclaves d'autrui, et du grec plagios qui signifie oblique, fourbe. "Des compilateurs à foison, des ressasseurs, des plagiaires de plagiats et des critiques et des critiques de critiques», dixit Baudelaire."» Le Petit Robert.
[] «Après avoir rappelé l'évolution du concept de plagiat depuis l'Antiquité jusqu'à la Renaissance, elle [Yzabelle Martineau] s'appuie sur Alain Viala pour montrer comment ce concept se précise au XVIIe siècle. C'est à cette époque, en effet, que l'on voit les premiers auteurs commencer à vivre de leur plume, tels Corneille et Racine, et que l'on reconnaît à l'auteur le droit moral de protéger l'intégrité de son œuvre. La réflexion collective sur le droit d'auteur se développe au XVIIIe siècle, notamment avec la lettre de Diderot sur le commerce de la librairie.» (6)
[] Comme le rappelle Christian Vandendorpe, l’importance attachée aux droits d’auteur et au fait d’être auteur est toutefois assez récente. «Montaigne reconnaît avec une suprême désinvolture les nombreux emprunts qu'il fait aux Anciens ("Je ne compte pas mes emprunts, je les poise") et se justifie de ne pas nommer ses sources par le plaisir anticipé de voir des critiques un peu hâtifs "donne[r] une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moy" (II, 10).»(7)
[] Note: Martial, poète latin, fut le premier à utiliser le mot plagiarius, dont le sens propre était voleur d'esclave, pour désigner un voleur de phrases. (7).―Il devait être «insécure»... vu la mobilité manuscrite du temps, qui datait de plusieurs lunes!

Poursuivons. Voici un extrait d'un entretien de Marie Darrieusseq (M.D.) avec Marianne Payot, publié sur L'Express (E).
«M.D. Je suis très désillusionnée, désabusée, car si je trouve légitime qu'on n'aime pas mes livres, je ne supporte pas cette accusation-là. («plagiat psychique», notion nébuleuse; voir mon billet du 28 janvier 2010).
E. Au point, écrivez-vous, de vous être métamorphosée en laie du Pays basque, d'avoir arrêté de lire les suppléments littéraires, de regarder les blogs...
M. D. Surtout les blogs, en effet, qui me semblent relever d'une France très poujadiste(!!!). C'est le royaume de l'opinion non vérifiée, de l'avocat qui se fait juge, de l'accusé dénoncé comme coupable. C'est le lynchage permanent.
E. Mais les plagiaires existent, tout de même.
M. D. Oui, bien sûr. Mais je pense que ce ne sont pas des écrivains, ce sont des écrivants, comme disait Barthes, des gens qui bricolent, font des copiés-collés ou qui n'écrivent pas eux-mêmes leur livre.»(8)
Oh oui! Des écrivains plagient... pour des motifs souvent triviaux, et ceux et celles qui les pointent du doigt ne «souffrent» pas de «plagiomnie».(9)

Les «samplers»,―des blogeurs disent plutôt «samplingueurs»― seraient des écrivants-bricoleurs? Pour faire juste mesure, nous serions des «lecteurs-saucissons»...
Je regrette, mais le «sampling» ―exclusion faite du procédé littéraire- est vu comme un plagiat... Parlez-en à Thierry Ardisson, auteur «Pondichéry» qui s'est fait prendre, en 2005, à «sampler», comprendre plagier.(10)
L'écriture de demain sera faite d'écriture par sampling, vraiment? qu'en diront les samplés... aux prises , sans doute, avec une hantise de la dépossession...

Salmigondis!
Salmigondis, vous dis-je! Et que vous êtes à même de constater. Un dernier extrait:
M.D. «… J’ai voulu écrire Rapport de police à la mémoire de ces écrivains calomniés. J’espère qu’à l’avenir d’autres écrivains injustement accusés pourront s’y référer.
E. Avez-vous conçu cet essai comme une réponse à ces accusations ?
M. D. Le plagiat ne m’intéresse pas. Mon problème, c’est la calomnie…»(8)
.― Alors pourquoi ce titre de «Accusations de plagiat et autres modes de surveillance»? Pourquoi écrire tant de pages sur le plagiat? C'est incohérent... Mais s'agit-il d'un essai ou d'un pamphlet?

Le livre présente un large panorama sur le plagiat et le contrôle des écrits. On y croise de nombreux écrivains: Apollinaire, Celan, Camilo José Cela, Cervantès, Daphné Du Maurier, Épicure, Freud, Danilo Kis, Maïakovski, Mandelstam, Melville, Pablo Neruda, Ovide, Platon, Proust, Stendhal…
Une absence «remarquée». Le Prix Nobel de littérature 2009, Herta Müller qui a vécu sous la botte du régime de Ceaucescu; elle en témoigne dans ses livres dont 3 sont traduits en français. Un témoin vivant... parmi tous ses morts. Dans sa conférence lors de la réception du Prix Nobel, intitulée «Tu as un mouchoir?», elle évoque son enfance et sa vie de traductrice en usine sous la poigne de la Securitate. Un témoignage émouvant, qui donne des frissons dans le dos.(11)
Dans l'essai, les nombreuses notes et les références renvoient aux sources consultées; elles forment une base de données que l'on peut explorer à sa guise, et vérifier... -ce qui jouera un vilain tour à l'auteure. C'est un essai personnel écrit à la première personne, au «je»... Fort bien. «Personnel» n'autorise pas à dire n'importe quoi: on s'entend là-dessus. Le travail est imposant, 324 pages. En dépit de certaines qualités, l'essai présente de sérieuses limites.

Je vous laisse le temps de lire ce long billet, que j'ai préparé pour vous avec grand soin, et de consulter les références. Je vous reviendrai lundi pour la suite... Je verrai, entre autres, le cas de Danilo Kiss.

Dimanche, jour de la Saint-Valentin, sera un intermède. Je vous parlerai d'amour et d'amitié!

Bonne lecture!
___
* C'est moi qui souligne certains passages du texte.
«Rapport de police. Accusations de plagiat et autres modes de surveillance.» Marie Darrieussecq, Éditions POL, 2010, 324 pages.
[] (1) David Caviglioli, «Darrieusseq: Plagiaires, vos papiers!», sur BibliObs. L'entretien avec Marie Darrieusseq est ici.
[] (2) Rapport de police. Introduction. Lire le texte ici.
[] (3) Noël Blandin, «Parution de la revue Remix aux éditions Hachette Littératures», l'article est ici.
[] (4) Catherine Portevin, «Umberto Eco: "Le livre est une invention aussi indépassable que la roue ou le marteau"», Grand entretien, sur Télérama.fr. L'article est ici
[] (5) Jean-Philippe de Tonnac, Umberto Eco et Jean-Claude Carrière, «Le livre ne mourra pas», sur BibliObs. L'entretien est ici. L'e-book convient mieux à certaines lectures qu'un livre (pièces d'un dossier), et vice versa (lecture de Guerre et Paix».
[] (6) Yzabelle Martineau, «Le faux littéraire. Plagiat littéraire, intertextualité et dialogisme», Québec, Éditions Nota Bene, Collection «Essais critiques», 2002. Lire le compte rendu ici.
[] (7) L'Encyclopédie de l'Agora. Référence: «Le Plagiat» (collectif), actes du colloque international tenu à l'Université d'Ottawa, P.U.O., 1992. Le dossier sur le plagiat est ici.
[] (8) Marianne Payot, «Marie Darrieusseq et Camille Laurens règlent leurs comptes», sur L'Express. L'entretien est ici.
[] (9) Une visite de l'excellent site http://www.leplagiat.net de Hélène Maurel-Indart s'impose.
[] (10) «Thierry Ardisson: du plagiat à l'échelle industrielle - Pillage. Les recherches d'un étudiant montre que le célèbre animateur a plagié bien plus qu'il ne l'admet dans ses "Confessions"». Michel Audétat s'étonne que personne n'en parle. Lire l'article sur Tatamis ici. Vous pouvez le télécharger.
[] (11) Pour vous en faire une idée, je vous invite à lire des extraits de sa conférence sur Littéranaute, mon billet du 12 décembre 2009 «Herta Müller - Prix Nobel de littérature - Conférence». Cliquer ici.

jeudi 31 décembre 2009

Renaissance - Érasme - Montaigne- Léry - Bruno- Rabelais - Machiavel / Nouvel Observateur

Le Nouvel Observateur publie un double numéro, un «presque livre»: «Il était une fois la Renaissance». Des articles étoffés et des plus intéressants sont consacrés aux grands auteurs de ce XVIe siècle. Érasme, Montaigne, Jean de Léry, Giordano Bruno, Rabelais, Machiavel. «Qui était Jean de Léry, jeune aventurier au long cours tant admiré par Claude Levi-Strauss? En quoi Luther était-il plus convaincant qu'Erasme? Comment Rabelais mesurait-il le raffinement intellectuel du jeune Gargantua? Comment «Le Prince» de Machiavel a-t-il annoncé le règne moderne de la communication politique? (...) Avez-vous lu le «Malleus Maleficarum»? Vous saurez tout sur ces questions, qui, à leur manière, résonnent encore d'une incroyable actualité.» [Nouvel Obs]

Le titre évocateur des articles situe d'emblée le point de vue: Libre comme Érasme; Le «je» de Montaigne; Jean de Léry, père des ethnologues; Giordano Bruno l'insoumis; Rabelais prof des écoles; Le peuple de Machiavel et, évidemment, Haro sur les sorcières. Pour vous donner une idée de ce numéro exceptionnel du «Nouvel Observateur», valable jusqu'à la prochaine décennie... en voici un aperçu. Notons que, en plus de dresser un portrait de cette période effervescente, le magazine présente , entre autres, les 100 personnalités de la décennie.


Libre comme Érasme. «Il fut un homme du livre, de l'étude. Il fut un homme de poésie et de philosophie et le plus élégant latiniste de son temps. Il fut l'homme de la liberté et du respect, contre la brutalité et le fanatisme, l'homme de la paix et des concessions mutuelles, contre la fureur fanatique et l'obscurantisme de la bêtise.[...]
Bien avant Hugo, Erasme tenait le savoir pour libérateur. Homme de prodigieuse érudition, il fit de sa culture le meilleur protecteur de son indépendance.» Jacques Drillon*
L'auteur de l'«Éloge de la folie» est le philosophe de la liberté et de la lucidité.



Le «je» de Montaigne. «On perçoit aujourd'hui les symptômes d'un regain d'enthousiasme pour les «Essais» et leur auteur, dont la raison tient sans doute à l'étrange similitude des deux époques, la sienne et la nôtre, au moins par les questions qui les agitent et la perpétuelle disputatio, comme on disait en ce temps-là, que l'opinion entretient à leur sujet. [...]
C'est bien lui l'inventeur de ce procédé magique qu'on nomme désormais l'autofiction, artifice mêlant l'imaginaire à la réalité autobiographique, et qui consiste à installer son «moi» vrai dans une hypothèse inédite.» Jean-Louis Ezine *


Jean de Léry, père des ethnologue. «En 1557, un jeune calviniste bourguignon débarque au Brésil et découvre que les Indiens tupinambas, bien que cannibales, sont des hommes. Pour Lévi-Strauss, son récit était un chef-d'œuvre. [...]
Car tout le fascinait dans chef-d'œuvre de la littérature ethnographique doublé d'un extraordinaire roman d'aventures: c'est ce bréviaire de l'ethnologue qu'il trimballait dans sa poche lorsqu'il posa le pied, pour la première fois en 1935, dans la baie de Rio. Soit 378 ans presque jour pour jour après l'arrivée de Léry au même endroit.» Grégoire Leménager*
Le récit de Jean de Léry: «Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil 1578»



Giordano Bruno l'insoumis. On sait que Galilée, convaincu d'hérésie en 1633, fut réhabilité sur le tard par le Vatican. Infimes sont les chances que Giordano Bruno, brûlé vif à Rome en 1600, le soit lui aussi à son tour. Il est vrai que l'un abjura sans condition, l'autre refusant de se rétracter après sept années de séquestration dans les cachots du Saint-Office. […] Si l'Eglise catholique a très bien su s'accommoder au fil du temps des avancées de la cosmologie moderne, elle n'a jamais pu digérer en revanche les innovations métaphysiques de Bruno. [...]
Après des années d'atermoiements et d'espoirs trahis, le cardinal Bellarmin, jeune ambitieux qui sera béatifié en 1930, décida de précipiter l'affaire et d'offrir enfin à son pape une belle flambée. Refusant d'acheter sa vie au prix de sa pensée, on peut considérer que Giordano Bruno resta jusqu'au bout fidèle à la devise de l'ordre dominicain qui l'avait autrefois chassé verbo et exemplo, par le verbe et par l'exemple.» Aude Lancelin*


Rabelais prof des écoles. «Aussi érudit que délirant, l'auteur de «Gargantua» et «Pantagruel»  est un théoricien de l'éducation. [...] "L'historien François Guizot, ministre de l'Instruction publique de Louis-Philippe, l'a dit: Rabelais a reconnu et signalé les vices des systèmes et des pratiques d'éducation de son temps. Il a entrevu, au début du XVIe siècle, presque tout ce qu'il y a de sensé et d'utile dans les ouvrages des philosophes modernes" L'historien Jules Michelet l'a redit: "Gargantua ne serait rien d'autre qu'un traité d'éducation qui, à sa manière horrifique, annonce l'Emile de Rousseau et son Revenez à la nature. Un esprit sain dans un corps sain : et voilà pourquoi il n'est pas besoin de détecteur de métal à l'abbaye de Thélème. Sur la porte, une «inscription » suffit, qui interdit l'entrée aux marmiteux» «cafards empantouflés"» Fabrice Pliskin*


Le peuple de Machiavel. Les réflexions que Machiavel a consacrées dans «Le Prince» à la maîtrise des apparences préparent le gouvernement de l'opinion, annonçant l'âge démocratique. […]
Machiavel ne croit pas finalement à l'efficacité des techniques qu'il décrit, car vouloir l'affection du peuple condamne le souverain à une position de dépendance qui contredit la puissance à laquelle il doit prétendre. La multiplication des efforts de persuasion souligne la fragilité du lien d'obéissance et menace l'autorité puis la société de dissolution. Pour bien gouverner, Machiavel ne voit alors pas de plus sûr moyen que la crainte: l'éveil et l'entretien de ce sentiment peut être le monopole du prince, lui garantissant ainsi la maîtrise du lien politique. Loin d'une comédie facile, la politique se fonde et ouvre sur le drame. Elle est la plus nécessaire et la plus grave de nos activités. Les princes d'aujourd'hui, passionnés de communication, ne doivent pas l'oublier car le siècle commencé paraît bien décidé à le leur rappeler.» Dominique Reynier**

Joyeuse Saint-Sylvestre!
ou...
Bon Réveillon du Jour de l'An!

Soyez prudents. On vous aime en vie!
Comme Tati... dans Jour de Fête.



__
* Source: Dossier du Nouvel Obs. fin décembre 2009.
** Professeur à l'institut d'Études polotiques de Paris.

mercredi 7 octobre 2009

L'immortalité / Prix Nobel de la médecine

«L'immortalité / Prix Nobel de la médecine». Trois professeurs-chercheurs, biologistes, viennent de recevoir le prix Nobel de la médecine, Elizabeth Blackburn, Carol Greider, Jack Szostak. «Le Nobel salue la recherche contre le vieillissement», titre sobrement Le Figaro.fr -santé. En sous-titre: «Ces travaux ouvrent aussi des perspectives dans la lutte contre le cancer». Travaux qui démontrent«comment les télomères et l'enzyme télomérase protègent les chromosomes du vieillissement» (comité Nobel). Faisons donc connaissance avec ces agent prometteurs, question de s'assurer que nous sommes bien sur le chemin de l'immortalité.

La télomérase et le vieillissement
Les télomères, composés d'ADN, sont situés aux extrémités des chromosomes. Ils ont la propriété de raccourcir au fil de la division cellulaire. À un moment donné, la cellule ne peut plus se reproduire, elle meurt. Ici intervient la télomérase, une enzyme découverte par les trois chercheurs, qui a la capacité d'empêcher le raccourcissement des télomères, donc de retarder la sénescence (processus physiologique du vieillissement).

«De là à croire que l'on a découvert le secret de l'immortalité de l'homme,
il n'y a qu'un pas que l'on ne peut absolument pas franchir.» Le Figaro

Oups! Quel rabat-joie! Joie hâtive, disons-le, sans fondement réel. La recherche, qui en est à ses débuts, comporte une autre face... le cancer. Dès lors, inutile de se mettre martel en tête. Ce n'est pas demain la veille...

La télomérase et le cancer
En bref, si les tolémères sont raccourcis, les cellules vieillissent. Une activité élevée de la télomérase arrive à contrer ce phénomène.
Mais, par contre, dans certains cancers (pas tous), la télomérase contribue à la prolifération maligne. Il faut donc bloquer la télomérase pour que la prolifération des cellules cancéreuses s'épuise. Ce faisant, on accélère le vieillissement des cellules...
Nous voilà donc pris entre deux feux... et deux défis.

Les deux défis majeurs de l'humanité
La lutte contre le vieillissement et la lutte contre le cancer reposent, paradoxalement, sur deux mécanismes opposés de la télomérase. Dans le premier cas, il faut la stimuler; dans l'autre cas, il cas l'inhiber.

Peut-on parler d'une «enzyme de l'immortalité», de «jeunesse éternelle» comme le font les médias, en grosses lettres et à pleins poumons? Le vent d'automne souffle fort sur Internet: dans de nombreux commentaires, on en parle comme s'il s'agissait un état de fait. J'ai observé que les médias mettent surtout l'accent sur «l'immortalité et la jeunesse»: c'est un côté de la médaille.
Le miroir de Narcisse... Le miroir aux alouettes...

En attendant... si on nous réparait...
2007. Dans «Les cellules souches porteuses d'immortalité» (Odile Jacob), Nicole Le Douarin, pose une question de base: Pourquoi certains animaux tels que le triton, l'hydre... ont le pouvoir de régénérer un membre, alors que d'autres animaux et que l'homme, en particulier, n'en sont pas capables? Elle nous dit que les travaux sur les cellules souches allaient permettre, à court terme, de «réactiver les mécanismes de la régénération pour "rénover" des organes lésés». Elle y rappelle «l'aventure de la brebis Dolly»... et celle, honteuse, des fumisteries dont elle a, involontairement, donné lieu. On se souvient de l'engouement des médias, et de leur crédulité... à faire pleurer un oignon.

Immortalité! Le thème est discuté dans le livre, mais le mot est lâché dans la nature, sans retenue... Les porteuses d'immortalité... Il y a de quoi faire rêver les porteurs d'eau, et les colporteurs de nouvelles!
Le livre, écrit dans un langage compréhensible par tous, présente l'état des connaissances, le plus complet et plus actuel sur les cellules souches ainsi qu'un historique documenté de la recherche dans ce domaine. Mais, tout de même, le mot «immortalité», dans le titre, prête à confusion. Il faut lire le livre, ou des extraits, ou écouter des entrevues pour en comprendre le sens. Sans cela, il peut y avoir méprise...
Pour lire la quatrième de couverture, cliquez ici.

2007. «Coup de tonnerre: le Japonais, Shinya Yamanaka parvient à créer une cellule souche «artificielle» à partir d'une peau humaine.» Il a reprogrammé son matériel génétique pour lui faire remonter le temps jusqu'au stade où elle était une cellule souche (ES). Cellule, on le sait, indifférenciée. «La première source inépuisable de cellules réparatrices (venait) d 'être inventée» On les nomme les cellules souches induites (IPS). Les applications n'ont pas tardé, par exemple, les injections de IPS dans le cœur des patients atteints d'insuffisance cardiaque...

J'ai appris cette avancée de la science -qui pourrait m'être utile un jour, sait-on jamais- dans un article de la revue «Science & Vie» d'août 2009, intitulé «La jeunesse éternelle... en utilisant le pouvoir des cellules souches», faisant partie du dossier «La science aux portes de l'impossible».

La jeunesse éternelle! De pièces de rechange en pièces de rechange pour les tissus ou les organes, on pourrait nous remettre à neuf comme de «vraies jeunesses». Ou nous garder jeunes -c'est selon... en dedans comme en dehors!
J'ai alors porté un regard attendri sur ma vieille bagnole. De pièces de rechange en pièces de rechange, elle est toujours, et encore, une vieille bagnole.
Il y de quoi crier à l'injustice... Quand je pense aux robots qui pourront s'autoréparer et se reproduire dans un avenir rapproché...

«Souviens-toi, ô homme, que tu es mortel»

Goûtons au sel amer de la sagesse
Pour l'instant... et pour longtemps... nous sommes et resterons mortels et vulnérables. Marchons donc sur le chemin de la sagesse en présence de grands philosophes, penseurs de notre humble condition humaine.

Sénèque. Brièveté de la vie
«L'immortalité est ce qui survit sans fin dans la mémoire des hommes, ce qui est pérenne. L'envers de la pérennité est la brièveté. Ah! Ah oui, Sénèque «De la brièveté de la vie» Oui. (comme dirait Satie)

«(...) Mortels, vous vivez comme si vous deviez toujours vivre.
Il ne vous souvient jamais de la fragilité de votre existence; vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé; et vous le perdez comme s'il s'écoulait d'une source intarissable, tandis que ce jour, que vous donnez à un tiers ou à quelque affaire, est peut-être le dernier de vos jours. Vos craintes sont de mortels; à vos désirs, on vous dirait immortel».
(Sénèque, De la brièveté de la vie, trad. M. Charpentier, 1860, sur Wikisource)

Épicure. La mort
«Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal réside dans la sensation; or, la mort est la privation complète de cette dernière. Cette connaissance certaine que la mort n'est rien pour nous a pour conséquence que nous apprécions mieux les joies que la vie nous offre parce qu'elle n'ajoute pas une durée limitée, mais nous ôte au contraire le désir d'immortalité. En effet, il n'y a plus d'effroi dans la vie pour celui qui a compris que la mort n'a rien d'effrayant. Il faut ainsi considérer comme un sot celui qui nous dit que craignons la mort, non pas parce qu'elle nous afflige quand elle arrive, mais parce nous souffrons à l'idée qu'elle arrivera un jour. Car si une chose ne nous cause aucun trouble par sa présence, l'inquiétude qui est attachée à son attente est sans fondement, Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n'est rien pour nous, puisque tant que nous existons la mort n'est pas, et quand la mort est là nous ne sommes plus. La mort n'a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu'elle n'est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus.
La foule tantôt fuit la mort comme le plus grand des maux, tantôt «la désire» comme le terme «des misères» de la vie. «Le sage par contre ne fait pas fi de la vie» et ne craint pas la mort, car la vie ne lui est pas à charge et il ne considère pas la non-existence comme un mal.»
Lettre à Mécénée sur la morale, traduction de Brun, P.U.F., coll. SUP*

Commentaire: Épicure annule la peur de la mort en montrant qu'elle n'est qu'un mot vide de toute réalité. Quand la mort n'est pas là, on est vivant; quand la mort est là, on n'est plus là. Il s'agit donc d'une rencontre impossible... qui ne peut, ou ne saurait, nous effrayer.

Épictète. Acceptation de la mort
«Dans une navigation, quand le navire a abordé, et que tu es sorti faire provision d'eau, tu pourras bien, chemin faisant, ramasser un coquillage, un oignon: mais il te faut garder la pensée tendue vers le navire, sans cesse te retourner pour t'assurer que le pilote ne t'appelle pas, et, s'il t'appelle, laisse tout cela, sous peine d'être ligoté et jeter à bord comme du bétail. Il en va de même dans la vie; qu'il te soit donné, au lieu d'oignon et de coquillage, une femme, un enfant, rien ne s'y opposera; mais si le pilote t'appelle cours vers le navire, et laisser tout cela sans même te retourner. Et si tu es vieux, ne n'écarte jamais beaucoup du navire, de peur de manquer un jour à l'appel.»
Manuel, traduction de Bréhier, P.U.F., coll. Grands textes philosophiques.*

Commentaire: Nous sommes quel est notre terme ultime. Ainsi les biens qui nous ont été impartis pour un temps sont-ils sans valeur.

Montaigne. L'homme et la mort
«Si c'était ennemi qui se pût éviter, je conseillerais emprunter les armes de la couardise; mais puisqu'il ne se peut, puisqu'il vous attrape fuyant et poltron aussi bien qu'honnête homme.
"Certes, il poursuit l'homme qui le fuit, n'épargne aux jarrets, ni au dos timide, peureuse jeunesse" (Horace)

et que nulle trempe de cuirasse vous couvre.
"Il a beau se cacher sous le fer et l'airain: la mort débusquera bien cette tête abritée." (Properce)

(...) "Tiens pour ton dernier jour chaque jour qui te luit: bénis-en la faveur et l'heure inespérée." (Horace)

Il est certain où la mort nous attende: attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté: qui a appris à mourir, il a désappris à servir; le savoir mourir nous affranchit de tout sujétion et contrainte; il n'y a rien de mal en la vie pour celui qui a compris que la privation de la vie n'est pas mal.
Montaigne, Essais, Gallimard.*

J'espère que mes propos n'ont pas assombri votre journée. Pincez-vous! Vous êtes vivant? Alors, souriez à la vie, la vie vous sourira... Sur ce, je vous dis à demain!
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Saluons l'apport d'autres chercheurs qui ont tracé la voie de la recherche:
-- Notons que Hermann Muller et Barbara McClintock, tous deux Prix Nobel avaient déjà eu, chacun à leur manière, l'intuition de l'existence des télomères, mais n'en avaient pas complètement décrypté le fonctionnement ni les applications potentielles. Figaro- Santé.

-- En 1998
, «l'équipe dirigée par James Thomson (université Wisconsin-Madison) est parvenue pour la première fois à mettre en culture des cellules sources embryonnaires (ES). Véritable Graal de la biologie cellulaire.» Science & Vie.
* «Les pages les plus célèbres de la philosophie occidentale. De Socrate à nos jours», Denis Huisman, coll. Marie-Agnès Malfray, Editions Perrin, 200, 665 pages.



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