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lundi 31 mai 2010

Sommeil. Philippe Desportes - Victor Hugo - Leconte de Lisle - Arthur Rimbaud - Poésie / Cerveau et Psychologie

Un sujet: le sommeil. Des poètes: Philippe Desportes, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Arthur Rimbaud. Un magazine: «L’essentiel Cerveau&Psychologie no 2, Le sommeil et ses troubles». Lisons à reculons et entre les lignes pour former un tout: Inspirée par «L’essentiel Cerveau&Psychologie no 2, Le sommeil et ses troubles» je vous présente des poèmes sur le… sommeil. Aucun ne vous fera bâiller, aucun ne vous fera cogner des clous… Au contraire, chaque poème tiendra votre esprit en éveil.

Lundi, ce 31 mai 2010. Mai s'enfuit talonné par Juin.
C'est la folle course à relais du temps, un mois en chasse un autre
comme le jour chasse la nuit, et la nuit, le jour.

Au fait, dites-moi, Frère Jacques dormez-vous… du sommeil du juste, un sommeil paisible et profond? Amis lecteurs et lectrices, le Marchand de sable saupoudre-t-il vos nuits d’un sommeil calme et réparateur ou agité et fatiguant? Et dire que l’on passe 1/3 de notre vie les yeux fermés, dans un état physiologique ralenti, alors que la folle du logis s’agite au cœur de l’activité onirique*. Rêves, cauchemars; insomnie, hypersomnie… Mais, qui ou quoi préside ce cérémonial… vital?

Qui? C’est Morphée, fils d’Hypnos. Le dieu ailé parcourt la terre et touche les mortels d’une fleur de pavot pour les endormir. À moins que ce soit Hypnos lui-même, frère jumeau de la Mort. Grâce à ses courtes, et élégantes, ailes attachées à ses tempes, il vole rapidement au secours des mortels qui réclament le sommeil. J’avoue que j’ai une préférence pour Morphée… au cas où Hypnos m’enverrait son frère jumeau.

Quoi? C’est le cerveau. À défaut de dieu ailé, nous avons des structures cérébrales, l’hypothalamus et le thalamus qui secrètent des hormones, et qui président au cycle éveil – sommeil- rêve. Et l’horloge biologique? «La sérotonine joue aussi un rôle important dans le sommeil parce qu’elle sert à fabriquer la mélatonine. La mélatonine, qui est produite durant la nuit, joue un rôle fondamental dans la régulation de notre horloge biologique. Elle est responsable de l’ensemble du cycle veille / sommeil, alors que la sérotonine participe plus spécifiquement à l’éveil, à l’initiation du sommeil ainsi qu’au sommeil paradoxal.» (1)


Le sommaire de «L’essentiel Cerveau&Psychologie no 2, Le sommeil et ses troubles»

  1. Le sommeil : un enjeu de société
  2. Le bâillement : un comportement universel
  3. Les clés du sommeil
  4. Veille et sommeil : un équilibre dynamique
  5. Dormir pour se souvenir
  6. Comportement alimentaire et sommeil
  7. Caféine et vigilance
  8. La clé des rêves
  9. Dans le labyrinthe des cauchemars
  10. Un sommeil anormalement agité
  11. Un sommeil fatigant
  12. Une insomnie plurielle
  13. Le somnambulisme
  14. Le syndrome des jambes sans repos
  15. Terrassé par le sommeil : les hypersomnies
  16. Insomnie et troubles psychiques
  17. Pour ne plus compter les moutons

Les poèmes de Philippe Desportes, Victor Hugo, Leconte de Lisle, Arthur Rimbaud.


  1. Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire
  2. C'est la nuit; la nuit noire, assoupi et profonde
  3. Le sommeil de Leïlah
  4. Le dormeur du Val
  5. Prière au sommeil

Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire
Sommeil, paisible fils de la Nuit solitaire,
Père calme, nourricier de tous les animaux,
Enchanteur gracieux, doux oubli de nos maux,
Et des esprits blessés l'appareil salutaire :

Dieu favorable à tous, pourquoi m'es-tu contraire ?
Pourquoi suis-je tout seul rechargé de travaux,
Or que l'humide nuit guide ses noirs chevaux,
Et que chacun jouit de ta grâce ordinaire ?

Ton silence où est-il ? ton repos et ta paix,
Et ces songes volant comme un nuage épais,
Qui des ondes d'Oubli vont lavant nos pensées ?

Ô frère de la Mort, que tu m'es ennemi !
Je t'invoque au secours, mais tu es endormi,
Et j'ards, toujours veillant, en tes horreurs glacées.
Philippe Desportes (1546-1606)


C'est la nuit ; la nuit noire, assoupie et profonde
C'est la nuit ; la nuit noire, assoupie et profonde.
L'ombre immense élargit ses ailes sur le monde.
Dans vos joyeux palais gardés par le canon,
Dans vos lits de velours, de damas, de linon,
Sous vos chauds couvre-pieds de martres zibelines,
Sous le nuage blanc des molles mousselines,
Derrière vos rideaux qui cachent sous leurs plis
Toutes les voluptés avec tous les oublis,
Aux sons d'une fanfare amoureuse et lointaine,
Tandis qu'une veilleuse, en tremblant, ose à peine
Éclairer le plafond de pourpre et de lampas,
Vous, duc de Saint-Arnaud, vous, comte de Maupas,
Vous, sénateurs, préfets, généraux, juges, princes,
Toi, César, qu'à genoux adorent tes provinces,
Toi qui rêvas l'empire et le réalisas,
Dormez, maîtres... - Voici le jour. Debout, forçats !
Victor Hugo (1802-1885)


Le sommeil de Leïlah

Ni bruits d'aile, ni sons d'eau vive, ni murmures ;
La cendre du soleil nage sur l'herbe en fleur,
Et de son bec furtif le bengali siffleur
Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.

Dans le verger royal où rougissent les mûres,
Sous le ciel clair qui brûle et n'a plus de couleur,
Leïlah, languissante et rose de chaleur,
Clôt ses yeux aux longs cils à l'ombre des ramures.

Son front ceint de rubis presse son bras charmant ;
L'ambre de son pied nu colore doucement
Le treillis emperlé de l'étroite babouche.

Elle rit et sommeille et songe au bien-aimé,
Telle qu'un fruit de pourpre, ardent et parfumé,
Qui rafraîchit le cœur en altérant la bouche.
Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894)


Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud (1854-1891)

Prière au sommeil
Somme, doux repos de nos yeux.
Aimé des hommes et des dieux,
Fils de la Nuit et du Silence,
Qui peux les esprits délier,
Qui fais les soucis oublier,
Endormant toute violence.

Approche, ô Sommeil désiré !
Las ! c'est trop longtemps demeuré :
La nuit est à demi passée,
Et je suis encore attendant
Que tu chasses le soin mordant,
Hôte importun de ma pensée.

Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
Je t'attends sur mon oreiller,
Où je tiens la tête appuyée :
Je suis dans mon lit sans mouvoir,
Pour mieux ta douceur recevoir,
Douceur dont la peine est noyée.

Hâte-toi, Sommeil, de venir :
Mais qui te peut tant retenir ?
Rien en ce lieu ne te retarde,
Le chien n'aboie ici autour,
Le coq n'annonce point le jour,
On n'entend point l'oie criarde.

Un petit ruisseau doux-coulant
A dos rompu se va roulant,
Qui t'invite de son murmure,
Et l'obscurité de la nuit,
Moite, sans chaleur et sans bruit,
Propre au repos de la nature.

Chacun hors que moi seulement,
Sent ore quelque allégement
Par le doux effort de tes charmes :
Tous les animaux travaillés
Ont les yeux fermés et ciliés,
Seuls les miens sont ouverts aux larmes.

Si tu peux, selon ton désir,
Combler un homme de plaisir
Au fort d'une extrême tristesse,
Pour montrer quel est ton pouvoir,
Fais-moi quelque plaisir avoir
Durant la douleur qui m'oppresse.

Si tu peux nous représenter
Le bien qui nous peut contenter,
Séparé de longue distance,
Ô somme doux et gracieux !
Représente encore à mes yeux
Celle dont je pleure l'absence.

Que je voie encor ces soleils,
Ce lis et ces boutons vermeils,
Ce port plein de majesté sainte ;
Que j'entr'oie encor ces propos,
Qui tenaient mon cœur en repos,
Ravi de merveille et de crainte.

Le bien de la voir tous les jours
Autrefois était le secours
De mes nuits, alors trop heureuses ;
Maintenant que j'en suis absent,
Rends-moi par un songe plaisant
Tant de délices amoureuses.

Si tous les songes ne sont rien,
C'est tout un, ils me plaisent bien :
J'aime une telle tromperie.
Hâte-toi donc, pour mon confort;
On te dit frère de la Mort,
Tu seras père de ma vie.

Mais, las ! je te vais appelant,
Tandis la nuit en s'envolant
Fait place à l'aurore vermeille :
O Amour ! tyran de mon cœur,
C'est toi seul qui par ta rigueur
Empêches que je ne sommeille.

Hé ! quelle étrange cruauté !
Je t'ai donné ma liberté,
Mon cœur, ma vie, et ma lumière,
Et tu ne veux pas seulement
Me donner pour allégement
Une pauvre nuit tout entière ?
Philippe Desportes (1546-1606)

Bonne journée! Merci de me lire.
Cette nuit, et toutes les autres nuits, faites de beaux rêves...
___
* Psitt! La journée se divise en tiers: 1/3 de dodo, 1/3 de boulot, 1/3 de … mais que fait-on, au juste, de l’autre tiers, celui qui nous file entre les doigts?
[] (1) Extrait lu sur http://lecerveau.mcgill.ca : un (beau) site à visiter, sans faute. Il propose 3 niveaux d'apprentissage: cérébral (sic) débutant, cérébral intermédiaire, cérébral avancé. C'est un site pédagogique, abondamment illustré.

dimanche 18 avril 2010

Un visage inconnu d'Arthur Rimbaud - Histoires littéraires - BibliObs / Extraits. Poésie

RArthur Rimbaud n'a plus 17 ans... depuis que Alban Caussé et Jacques Desse -des libraires «chasseurs de trésor»- ont publié un cliché du poète à l'âge adulte dans la revue «Histoires littéraires» (en page frontispice), repris dans le «Figaro littéraire» et autres sites Internet dont BibliObs. Bien que la photo ne puisse être datée avec précision, Alban Caussé et Jacques Desse estiment qu'elle a été prise entre 1880 et 1890, une photo de groupe prise sur le perron de l'Hôtel de l'Univers à Aden (Abyssie). Visiblement, Rimbaud n'est plus «l'homme aux semelles de vent», ni le funambule qui fredonnait: (1)

«J'ai tendu des cordes de clocher en clocher;
des guirlandes de fenêtre à fenêtre;
de chaînes d'or s'étoile à étoile,
et je danse.»

Un visage inconnu d'Arthur Rimbaud. Quelle allure a-t-il donc, le poète? Jean-Jacques Lefrère -auteur de plusieurs livres sur Rimbaud dont une biographie de référence- et Jacques Desse répondent:
«... celle d'un homme fatigué et un peu égaré, dont quelques traits - l'expression de lassitude, l'enfoncement des yeux - semblent porter la marque d'un passé difficile.» (1) En examinant la photo ci-haut, et celle en bas de page, on peut se faire une idée.


Lire, et écouter Rimbaud en 12 CD


Les Éditions Thélèmes nous proposent d'écouter l'œuvre intégrale d'Arthur Rimbaud en 12 CD. Bibliobs en présente des extraits audio tirés de son Œuvre poétique, de sa Correspondance, et du surprenant récit satirique «Un cœur sous une soutane» -pour moi, une découverte, qui m'a fait lancer l'exclamation bien sentie: «Tiens, donc!» (2)

J'ai écouté ces extraits, et j'apprécie «la voix sombre» et le débit lent de Denis Lavant; un peu moins la voix de Denis Podalydès -voix claire et débit rapide-, tout en reconnaissant qu'elle rend bien la jeunesse et la fébrilité de Rimbaud, et son «ironie policée»; mais, on s'y habitue. La voix et les intonations de voix de Lorant Deutsch rendent, on ne peut mieux, le texte de Rimbaud.

Pour écouter les extraits, il faut vous rendre sur BibliObs, en cliquant ici.
[] Denis Lavant lit «Départ»: c'est un court extrait, sur la 1ère bande audio.
[] Denis Podalydès et Lorant Deutsch lisent, en alternance les autres textes, sur la seconde bande vidéo

Pour ma part, je vous donne à lire tous les textes lus par les 3 interprètes de Rimbaud.

J'espère que la lecture et l'écoute de la poésie, de la correspondance (dont une touchante lettre à sa mère) et du «surprenant» récit vous feront passer de bons moments car... on ne peut pas toujours avoir 17 ans! Même pas Arthur Rimbaud...

Départ
Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. - Ô Rumeurs et Visions!
Départ dans l'affection et le bruit neufs!

Roman
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière ;
Le vent chargé de bruits - la ville n'est pas loin
A des parfums de vigne et des parfums de bière...

Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre, encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin ! Dix-sept ans ! On se laisse griser.
La sève est du champagne et vous monte à la tête.
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête..

Le cœur fou robinsonne à travers les romans,
Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
Sous l'ombre du faux col effrayant de son père

Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif
Sur vos lèvres alors meurent les cavatines

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au mois d'août.
Vous êtes amoureux. Vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire !

Ce soir-là..., - vous rentrez aux cafés éclatants,
Vous demandez des bocks ou de la limonade
On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
Et qu'on va sous les tilleuls verts sur la promenade

Sensation
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue:
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien:
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, - heureux comme avec une femme

Lettre à Théodore de Banville
Mars 1870

Charleville (Ardennes), le 24 mai 1870

À Monsieur Théodore de Banville.

Cher Maître,

Nous sommes aux mois d’amour; j’ai presque dix-sept ans, l’âge des espérances et des chimères, comme on dit. — et voici que je me suis mis, enfant touché par le doigt de la Muse, — pardon si c’est banal, — à dire mes bonnes croyances, mes espérances, mes sensations, toutes ces choses des poètes — moi j’appelle cela du printemps.

Que si je vous envoie quelques-uns de ces vers, — et cela en passant par Alph. Lemerre, le bon éditeur, — c’est que j’aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens, — puisque le poète est un Parnassien, — épris de la beauté idéale; c’est que j’aime en vous, bien naïvement, un descendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830, un vrai romantique, un vrai poète. Voilà pourquoi. — c’est bête, n’est-ce pas, mais enfin?

Dans deux ans, dans un an peut-être, je serai à Paris. — Anch’io, messieurs du journal, je serai Parnassien! — Je ne sais ce que j’ai là... qui veut monter... — je jure, cher maître, d’adorer toujours les deux déesses, Muse et Liberté.

Ne faites pas trop la moue en lisant ces vers... Vous me rendriez fou de joie et d’espérance, si vous vouliez, cher Maître, faire faire à la pièce Credo in unam une petite place entre les Parnassiens... je viendrais à la dernière série du Parnasse: cela ferait le Credo des poètes!... — Ambition! ô Folle!
Arthur Rimbaud


Lettre à sa mère
(Aden, 30 avril 1891

Ma chère maman,
J'ai bien reçu vos deux bas et votre lettre, et je les ai reçus dans de tristes circonstances. Voyant toujours augmenter l'enflure de mon genou droit et la douleur dans l'articulation, sans trouver aucun remède ni aucun avis, puisqu'au Harar nous sommes au milieu des nègres et qu'il n'y a point là d'Européens, je me décidai à descendre. Il fallait abandonner les affaires : ce qui n'était pas très facile, car j'avais de l'argent dispersé de tous les côtés; mais enfin je réussis à liquider à peu près totalement. Depuis déjà une vingtaine de jours, j'étais couché au Harar et dans l'impossibilité de faire un seul mouvement, souffrant des douleurs atroces et ne dormant jamais. Je louai seize nègres porteurs, à raison de 15 thalaris l'un, du Harar à Zeilah; je fis fabriquer une civière recouverte d'une toile, et c'est là dessus que je viens de faire, en douze jours, les 300 kilomètres de désert qui séparent les monts du Harar du port de Zeilah. Inutile de vous dire quelles horribles souffrances j'ai subies en route. Je n'ai jamais pu faire un pas hors de ma civière; mon genou gonflait à vue d'œil, et la douleur augmentait continuellement.

Arrivé ici, je suis entré à l'hôpital européen. Il y a une seule chambre pour les malades payants : je l'occupe. Le docteur anglais, dès que je lui ai montré mon genou, a crié que c'est une synovite arrivée à un point très dangereux, par suite du manque de soins et des fatigues. Il parlait tout de suite de couper la jambe ; ensuite, il a décidé d'attendre quelques jours pour voir si le gonflement diminuerait un peu après les soins médicaux. Il y a six jours de cela, mais aucune amélioration, sinon que, comme je suis au repos, la douleur a beaucoup diminué. Vous savez que la synovite est une maladie des liquides de l'articulation du genou, cela peut provenir d'hérédité, ou d'accidents, ou de bien des causes. Pour moi, cela a été certainement causé par les fatigues des marches à pied et à cheval au Harar. Enfin, à l'état où je suis arrivé, il ne faut pas espérer que je guérisse avant au moins trois mois, sous les circonstances les plus favorables. Et je suis étendu, la jambe bandée, liée, reliée, enchaînée, de façon à ne pouvoir la mouvoir. Je suis devenu un squelette : je fais peur. Mon dos est tout écorché du lit ; je ne dors pas une minute. Et ici la chaleur est devenue très forte. La nourriture de l'hôpital, que je paie pourtant assez cher, est très mauvaise. Je ne sais quoi faire. D'un autre côté, je n'ai pas encore terminé mes comptes avec mon associé, mr Tian. Cela ne finira pas avant la huitaine. Je sortirai de cette affaire avec 35000 francs environ. J'aurais eu plus ; mais, à cause de mon malheureux départ, je perds quel ques milliers de francs. J'ai envie de me faire porter à un vapeur, et de venir me traiter en France, le voyage me ferait encore passer le temps. Et, en France, les soins médicaux et les remèdes sont bon marché, et l'air bon. Il est donc fort probable que je vais venir. Les vapeurs pour la France à présent sont malheureusement toujours combles, parce que tout le monde rentre des colonies à ce temps de l'année. Et je suis un pauvre infirme qu'il faut transporter très doucement! Enfin, je vais prendre mon parti dans la huitaine.

Ne vous effrayez pas de tout cela, cependant. De meilleurs jours viendront. Mais c'est une triste récompense de tant de travail, de privations et de peines! Hélas! que notre vie est misérable!
Je vous salue de cœur.
Rimbaud.

Rêvé pour l'hiver
L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien.Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil, pour ne point voir, par la glace,

Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou.
Et tu me diras : "Cherche ! " en inclinant la tête,
Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
Qui voyage beaucoup

Vagabonds
Pitoyable frère! Que d'atroces veillées je lui dus! "Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m'étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage." Il me supposait un guignon et une innocence très-bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m'étendais sur une paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, - tel qu'il se rêvait - et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J'avais en effet, en toute sincérité d'esprit, pris l'engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, - et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

Une saison en enfer
Jadis
Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. - Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la justice.

Je me suis enfui. O sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié !

Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J'ai appelé les bourreaux pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux, pour 'étouffer avec le sable, avec le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.

Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot.

Or, tout dernièrement, m'étant trouvé sur le point de faire le dernier couac ! j'ai songé à rechercher la clef du festin ancien, où je reprendrais peut-être appétit.

La charité est cette clef. - Cette inspiration prouve que j'ai rêvé!

"Tu resteras hyène, etc..." se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots. "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux."

A ! j'en ai trop pris : - Mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée! et en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez dans l'écrivain l'absence des facultés descriptives ou instructives, je vous détache des quelques hideux feuillets de mon carnet de damné.

Un cœur sous une soutane
2 mai
Le sup*** est descendu hier de sa chambre, et, en fermant les yeux, les mains cachées, craintif et frileux, il a traîné à quatre pas dans la cour ses pantoufles de chanoine!...
Voici mon cœur qui bat la mesure dans ma poitrine, et ma poitrine qui bat contre mon pupitre crasseux! Oh! je déteste maintenant le temps où les élèves étaient comme de grosses brebis suant dans leurs habits sales, et dormaient dans l'atmosphère empuantie de l'étude, sous la lumière du gaz, dans la chaleur fade du poêle!... J'étends mes bras! je soupire, j'étends mes jambes... je sens des choses dans ma tête, oh! des choses!...



___
[] (1) Grégoire Leménager, La photo inédite du jour. Un visage inconnu d'Arthur Rimbaud, sur BibliObs. L'article est ici.
[] (2) Rimbaud, mode audio, par Grégoire Leménager sur BibliObs. L'article est ici
[] La page frontispice de la revue Histoires littéraires (avec la photo de Rimbaud) est ici.

dimanche 24 janvier 2010

Stèles - Paul-Marie Lapointe / Perec - Baudelaire - Blake - Nerval - Novalis - Rimbaud - Coltrane. Poésie - jazz

Dans «Stèles», poèmes tirés de «L'espace de vivre. Poèmes 1968-2002», Paul-Marie Lapointe érige une stèle à Georges Perec, illustre membre de l'Oulipo, aux poètes Charles Baudelaire, William Blake, Gérard de Nerval, Novalis, Arthur Rimbaud. Comme l'écrivait Proust: «Et toutes les âmes intérieures des poètes sont amies et s'appellent les unes les autres». Par contre, une stèle dédié à John Coltrane, saxophoniste jazz, intrigue... Une association Poésie - Jazz. Qui mieux que Paul-Marie Lapointe lui-même pour l'expliquer.

«Le poème est proféré pour une oreille ambiante, charnelle et géographique pour l'homme et le continent et de telle façon qu'il résume et traduise l'un et l'autre. La plus haute forme de la poésie, comme la plus haute forme d'art, est l'improvisation qui ne met aucun frein à l'expression, bien qu'elle tire son excellence d'un artisanat préalable, aussi bien sur la matière du créateur que sur celle du matériau.

La forme particulière au jazz -ad libitum sur une structure donnée, linéaire et verticale- me paraît devoir exprimer de la forme la plus concrète la forme de la nouvelle poésie.
Sur le plan formel (et cela est réalisé par après, et comme pour permettre de vérifier le jazz du poème) la reprise d'un thème sur différents modes crée l'identité.
[...]
Cette poésie est une nouvelle forme du lyrisme, une forme nord-américaine, sœur du jazz [...]
[...]
Il faut à ce propos écouter et savoir aimer John Coltrane [...] dans certaines improvisations (Cousin Mary, Mr. P.C., Village Blues, etc.) [...]»

J'ai tiré cet extrait de «Notes pour une poétique contemporaine», écrit en... 1962. Tout le texte serait à citer tant il me semble indispensable pour savourer les poèmes dans leur ultime «quintessence». Tout de même, «ce peu» dit beaucoup... Il suffira pour vous séduire, et faire aimer (davantage) la poésie jazzée de Paul-Marie Lapointe, l'un des plus grands et des plus accomplis poètes québécois. Et vous inciter à la lire, sa poésie ... en écoutant du Coltrane ou du Miles Davis.

«Pierres» termine le volet «Stèles»... par l'édification des «pierres / horizontales / superposées. Nous quitterons le chemin bordé de stèles dédiées aux poètes et au jazzman par un «délire d'aimer»...


STÈLES


pour PEREC
et le Pere
C
leste

rocher
PERCE

CREPE
noir

stèle
telle








BAUDELAIRE


terrasse sur l'
abîme terre
..................d'où
Baudelaire
regarde un ultime
Nuage
.................en l'
agonie du
ciel obscène
s'effacer








BLAKE


tigre tigre d'
acier mortel
...................dont
Blake en la nuit s'
alarma
...........et qu'en son
reapire Dieu le
Néant l'ait
................avec l'
agneau sa proie
créé d'
ossements déjà et de
sang







COLTRANE


torrent torride l'
arcade d'acier fuse
bataille et bouscule
.............................blessure l'
âme alarmée qui
rage refuse et rêve
nirvana nébuleuse noire qu'
appelle l'adoration
Coltrane
............. ouragan
oraison
souffle suprême







NERVAL


tombez ténèbres
...........sur l'
agonie de Nerval

bercez-le de pur
tombez ténèbres

amour enfin
...................et que son
rêve soit rendu à la
Nuit où se consume
Aurélia
...........dans le
cri d'
Orphée
...........solitude
soleil noir








NOVALIS


tous ses
astres
brandits
ardents de
rêve et de nuit
Novalis chante l'âme
clairon d'
obscurité
sainte








RIMBAUD

terrible
...........tel l'
archange de
braise
..........l'enfant
Arthur
Rimbaud
nu en son
âme
.......s'envole du
cadavre Europe

outrage sublime






Pierres


pierres
horizontales
superposées

posées l'une
lisse à face grise
sur l'autre
de marbre blanc

galets à peine
d'un couple
que la mer
à gésir
sur terre
jeta

par l'artifice
et le hasard
les saillies de l'un
aux creux de l'autre
soudées

pierres
vues du ciel
que révèle et cèle
une fissure

entre lesquelles
passe le vent

TABLEAUX DE L'AMOUREUSE

Le matin

le matin serait griffé d'un cri
pour brûler l'albâtre et le gel
pour tirer de l'effroi
la dernière nébuleuse avant la mort

pour l'adorable délire d'aimer


Je vous souhaite un beau dimanche, plein de soleil. Et de «délire d'aimer»!

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«L'espace de vivre. Poèmes 1968-2002», Paul-Marie Lapointe, L'Hexagone, 2004, 645 pages
[] «Notes pour une poétique contemporaine», dans «Espace de vivre», p. 607 à p.609.
[] Poèmes de STÈLES, p. 545 à p. 555
[] Le matin, dans Tableaux de l'amoureuse, p. 23

mercredi 14 octobre 2009

Le Vitrail brisé - Jean-Paul Daoust

«Le Vitrail brisé», de Jean-Paul Daoust, vient de paraître aux Écrits des Forges. Chaque être humain peut se reconnaître dans ce livre de poésie, ou reconnaître un moment difficile de sa vie. Le poète parle de nous tous, et parle pour nous tous. «Qui a peur de la poésie?» Pas celui, ou celle, qui a lu «Le Vitrail brisé». Celui, ou celle, qui lira ce livre de poèmes en sortira réconcilier avec la poésie, du moins celle qui sait le toucher, avec la douleur... et au ventre, l'espoir de s'en sortir.

Il y a deux ans, Jean-Paul Daoust s'est infligé de graves blessures aux vertèbres cervicaux en déboulant dans un escalier, il aurait pu perdre la vie. Un pareil accident, «ça n'arrive qu'aux autres»? Une épreuve douloureuse, «ça n'arrive qu'aux autres»?


Ce qu'en dit le Poète


«Jamais j’aurais cru recevoir des prix avec ça, c’est tellement un livre à part dans ma démarche». J’ai proposé «Le Vitrail brisé» aux Écrits des Forges au printemps, comme ça, conscient que c’était un peu spécial. Pour la première fois, c’était un geste altruiste. Je me disais : tellement de gens passent par là, la douleur insoutenable, maintenant que je sais ce que c'est, je vais en parler.»

La première de couverture est, justement, illustrée par l’authentique radiographie de son cou brisé [cliquez sur l'image pou l'agrandir]. «C’est cette image qui m’a donné l’idée du titre. Ça me fait penser à un vitrail, ce côté translucide. Puis le vitrail, ça évoque la fragilité, les morceaux qui ont de la valeur une fois qu’ils sont assemblés. Un vitrail, surtout, n'a aucun intérêt vu de l’extérieur, il faut entrer dans l’obscurité pour qu’il dévoile ses couleurs».

«Pour moi, c’est une forme de pendant aux «Cendres bleues». Dans ce livre-là tout tournait autour d’une blessure psychique liée à l’enfance, alors qu’aujourd’hui la blessure est physique. Dans les deux cas, il y a la même nécessité de passer à travers».
Les «Cendres bleues» a valu à Jean-Paul Daoust le Prix du Gouverneur général, en 1990.

Ce livre est une œuvre intime où le poète traite avec force et lucidité d'abus sexuels commis sur un jeune enfant. Il dit la douleur de l'âme, et le courage de s'en sortir.


Ce qu'en dit le jury Grand Prix Quebecor du Festival International de Trois-Rivières

«C’est la forte émotion générée chez le lecteur qui a interpellé le jury. L’intensité et la latence de la douleur physique qui traverse le recueil de la première à la dernière page comme une épée bien affûtée, douleur dont l’écriture est le témoin constant dans une gymnastique subtile de peurs et de et d’ivresse, d’espoir et de perte consommée, de fragilité et de certitudes. Ceci, dans une écriture aussi somptueuse en images à l’instar de certains grands textes de cet auteur si particulier. (…) Le Vitrail brisé, un recueil extrêmement émouvant où l’écriture à la fois témoin d’une douleur et expression du mal en train de se vivre. Une poésie du courage, empreinte de l’humour étonnant de Daoust, témoignant d’une transcendance dans laquelle tout être se reconnaît, ou reconnaît son intime effondrement».
C’est en ces termes que s’est exprimée Mona Latfi-Ghattan, poétesse et romancière, au nom du jury qui a octroyé le Grand Prix Quebecor du Festival International de Trois-Rivières au manuscrit «Le Vitrail brisé», de Jean-Paul Daoust.



Paroles du Poète

«Les mots ont été comme des lucioles, dans le noir, ils m’ont aidé à nommer, à apprivoiser la douleur.
Cette douleur qui amène une solitude épouvantable.»

«Écrire pour ne pas souffrir à haute voix
Les mots se confrontent
La pensée bec et ongles s’agrippe
Rien n’y fait tout s’écroule
Vacarme inouï de la douleur»

«Le corps de venu un vitrail éteint
La douleur y cisèle avec minutie son œuvre
Le temps vole en éclats coupants
Les souvenirs charcutés chantent en discordance
L'opéra de l'enfer»

«Sortir du coma en déclamant des poèmes
Intubé de partout
Le temps s'est perdu
Imaginer encore possible la poésie
Au coin des yeux le silence coule»


Remis de ses blessures, Jean-Paul Daoust partira en France pour une résidence de 3 mois dans la maison où Rimbaud écrivit «Une saison en enfer». Nos meilleurs vœux l’accompagnent!

Grand poète québécois, Jean-Paul Daoust est un homme simple, comme vous et moi (!*):
«Ouin, j’ai repris du poil de la bête, mettons. Pis, je vais te dire, j’ai bien l’intention d’en profiter!», a-t-il déclaré à Tristan Malavoy-Racine.

J'avoue: je n'ai pas lu les «Cendres bleues», publié aux Écrits des Forges. Je vais donc le lire en parallèle avec «Le vitrail brisé», car il s'agit, de l'avis même de l'auteur, des deux pendants de la douleur.
Et, bien sûr, je reviendrai vous en parler.

Bonne journée! À demain...
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Note. On aura remarqué le rappel du titre de 2 films: «Qui a peur de Virginia Wolf» et «Ça n'arrive qu'aux autres», un film crève-couer avec Catherine Deneuve et Marcello Mastroïani.
Sources: «Jean-Paul Daoust - Passer de l'ombre à la lumière», de Tristan Malavoy-Racine, voir.ca
«Poésie - le Vitrail brisé», de Hugues Corriveau, Le Devoir, des samedi et dimanche, 10 et 11 octobre 2009.
«Le 25e Festival International de la Poésie de Trois-Rivières», sur le site du même nom.

vendredi 14 août 2009

Apostille - Nom de la rose / Umberto Eco -2/2 (A)

C'est la fin... Je termine mes commentaires sur «Apostille au "Nom de la rose" de Umberto Eco. Il est temps de quitter l'abbaye et le vieil Adso... «Stat rosa pristina nomine; nomina nuda tenemus» - «La rose d'autrefois existe en tant que nom (ou mot), il ne nous reste que des noms (ou des mots) nus» - «Yesterday's rose endure in its name; we hold empty names». En latin, en français, en anglais... la rose ne dure que du matin au soir. Le temps passe... et ne repasse jamais...

Mes commentaires prendront la forme d'apostrophes. Des interpellations amicales, cela va de soi. Des «apostrophes» aux écrivains, en première partie -dans mon présent billet; et des «apostrophes» aux lecteurs, en deuxième partie, dans mon billet de demain.

Apostrophes aux écrivains

Écrivains, inspirez... lisez!
«Quoi que l'on fasse, je suis né à la recherche en traversant des forêts symboliques peuplées de licornes et de griffons, en comparant les structures pinaculaires et carrées des cathédrales aux pointes de malice exégétique celées dans les formules tétragones des Summulae, en vagabondant de la rue du Fouarre aux nefs cisterciennes, en m'entretenant aimablement avec des moines clunisiens, érudits et fastueux, tenu à l'œil par un Thomas d'Aquin grassouillet et rationaliste, tenté par Honorius d'Autun, par ses géographies fantastiques où l'on expliquait à la fois quare in pueritia coitus non contingat, comment on arrive à l'Île Perdue et comment on capture un basilic muni d'un seul miroir de poche et d'une inébranlable foi dans le Bestiaire. (p.21)

Trois longues phrases, trois paragraphes de suite. Une véritable incantation... une accumulation d'images qui crée un monde rempli de merveilleux... Une mélodie qui chante à l'oreille... Comme le musicien, l'écrivain doit avoir de l'oreille. Sinon, il jouera faux, sinon il écrira faux. Vrai de vrai. Oui.

Écrivains, à vos marques... écrivez!
«J'ai écrit ce roman parce que l'envie m'est venue. Je pense que c'est une raison suffisante pour se mettre à raconter. L'homme est un animal fabulateur par nature. (...). J'avais envie d'empoisonner un moine. Je crois qu'un roman peut naître d'une idée de ce genre, le reste est chair que l'on ajoute, chemin faisant.»

Cette idée remonte à mars 1978. De plus loin encore: il a retrouvé dans un cahier daté de 1975, une liste de moines. Il possédait le «Traité des poisons» de Orfila de Huysmans, acheté 20 ans plus tôt, par fidélité à l'auteur, et jamais lu.
Ce passage que je viens de citer provient d'une lettre que Umberto Eco adressait à un éditeur (à propos de son commentaire du commentaire de l'apocalypse de Beatus de Liebana), il y avait des années de cela.

Écrivains, gardez vos vieux papiers, vos écrits... Gardez à l'esprit que la Bibliothèque Nationale de France a découvert, par hasard, le premier écrit de Rimbaud, publié dans une obscure revue des Ardennes.
Parmi vos archives, vous pourriez retrouver, à moment donné, des documents utiles... comme Umberto Eco. Quant à la postérité, oubliez-la. Ce n'est pas de votre ressort!

Écrivains, résistez... ne coupez pas!
La maison d'édition a suggéré à Umberto Eco de raccourcir les 100 premières pages, trop absorbantes, trop fatigantes. «Je n'eus aucune hésitation, je refusai» Pourquoi? Parce que ces pages avaient une fonction: préparer le lecteur à «entrer dans l'abbaye (pour) y vivre 7 jours». Pour expliciter sa pensée, Umberto Eco compare le fait d'entrer dans un roman à une excursion en montagne.

En bref, et dans d'autres termes, l'écrivain est le guide, il donne le rythme de la marche. Qui veut me lire me suive... Le lecteur est le scout qui doit s'adapter pour suivre... quitte à chercher son souffle ou son second souffle ou quitte à s'impatienter pas lenteur du guide, estimant qu'il fait du surplace.

Umberto Eco ajoute: «S'il (le lecteur) n'y arrivait pas (à lire les 100 premières pages), il ne réussirait jamais à lire le livre dans son entier» À la lumière de cette explication, je comprends pour quelle raison des lecteurs disent avoir aimé le film et ne pas avoir apprécié le roman... ou d'en avoir passé des bouts... ou d'être revenu au roman après avoir vu le film... Ils avaient loupé le rite d'initiation.

À moins qu'il ne s'agisse de longueurs injustifiables ou de redites, inutiles et même nuisibles, qu'il serait à propos de couper, c'est l'écrivain qui a raison... C'est à l'éditeur d'entendre raison...

Demain, ne manquez la deuxième partie: des «apostrophes» aux lecteurs. À suivre...

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Image: Enfer, de François de Nomé, 1622. Musée des beaux-Arts, Besançon.
Cette image illustre la couverture de l'essai Apostille au «Nom de la rose», Umberto Eco, Biblio - essais, Le livre de poche.

lundi 3 août 2009

Pierre de Virey - Éloïse et Abélard

Grâce -et grâce lui soit rendue- à Pierre de Virey, moine de l'Abbaye de Clervaux, que les lettres d'Éloïse et d' Abélard sont parvenues jusqu'à nous. Sans ces lettres d'amour, quel trou dans la Mémoire du Monde! Et dans nos coeurs... Le manuscrit a été copié par Jean de Woëvre, moine bibliothécaire à l'Abbaye de Clairvaux, qui a signé sa copie; ce qui est exceptionnel à l'époque, mais sachant qu'il a publié un recueil de proverbes, à Paris en 1495, cette signature n'a rien de surprenant. De plus, Jean de Woëvre est l'auteur d'un recueil d'art épistolaire dans lequel se trouve Ex Epistolis duorum amantium - Lettres de deux amants.

«Dès son entrée en charge, Pierre de Virey, trente-neuvième abbé de Clairvaux, dressait un catalogue de la bibliothèque de l'abbaye. Cet ''admirable monument de patience et de clairvoyance'' (selon le jugement averti de dom A. Wilmart).»* En 1472 -date de la rédaction du catalogue de Pierre de Virey- la bibliothèque de Clairvaux comptait 1790 manuscrits dont 1170 ont été conservés.

Déjà reconnue au XVe siècle, la collection de manuscrits de l'Abbaye de Clairvaux constitue aujourd'hui la première collection médiale de France, tant par son ampleur que par son degré de conservation. Le fonds inventorié pas Pierre de Virey demeure unique par sa cohérence et son exemplarité. Il témoigne de la richesse de la production manuscrite des scriptoria des bibliothèques monastiques, de leur rôle dans la conservation des œuvres et dans la production des savoirs, intellectuel, religieux et artistique.

La bibliothèque de l'Abbaye cistercienne de Clairvaux à l'époque de Pierre de Virey (1472)
mérite, largement, sa reconnaissance par l'UNESCO comme bien documentaire.
Elle est désormais incrite dans la Mémoire de Monde.

En 2011 -si Dieu le veut- nous aurons accès, depuis notre ordinateur, à la Bibliothèque virtuelle de Clairvaux, établie d'après le catalogue de Pierre de Virey. Sa numérisation est actuellement en cours.

Retour sur le manuscrit des lettres d'Héloïse et d'Abélard.
Conservé à l'Abbaye de Clairvaux, le manuscrit fut transféré, après la Révolution française (1789), à la Bibliothèque Nationale de Troyes où il se trouve encore aujourd'hui.
Imaginez... le manuscrit passe inaperçu jusqu'en 1967... alors qu'il est découvert par Dieter Schaller. Il sera publié par Ewald Könsen, en 1974. On connaît la suite...

Bien conservé, minutieusement copié par Jean de Woëvre, patiemment répertorié et inscrit au catalogue par Pierre de Virey, le manuscrit reposait dans son département, dans l'attente d'un lecteur... comme le premier texte de Rimbaud

À la lumière du texte d'hier - Toute la mémoire du monde - mes propos d'aujourd'hui prennent toute leur signification. Ce texte sur la mémoire et ses gardiennes, les bibliothèques, lui insuffle un sens de l'histoire et de sa continuité. On pourrait remplacer le nom de la Bibliothèque Nationale de France par celui de la Bibliothèque de Clairvaux, en amont, et par celui de la Bibliothèque de Troyes, en aval.

Ici se préfigure un temps où toutes les énigmes seront résolues.
Un temps où cet univers ou quelques-uns d'autres, nous livrerons leur clef.
Et ceci, simplement, parce que ces lecteurs ass
is devant leur morceau de mémoire universelle
auront mis bout à bout les fragments d'un secret q
ui a peut-être un beau nom qui s'appelle le bonheur.

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* Citation tirée de Mélanges - Autour du catalogue de la Bibliothèque de Clairvaux en 1472, sur persee.fr
Autres sources:
__ Les lettres des deux amants, Séverine Valvekens, critique historique, 17 avril 2008.
__ Les enluminures proviennent du splendide site enluminures.culture.fr
__ Des informations ont été puisées sur le site de la Bibliothèque virtuelle de Clairvaux
Merci au photographe Mauger pour la photo de l'Abbbaye de Clairvaux, publiée sur carte de France

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