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dimanche 24 janvier 2010

Stèles - Paul-Marie Lapointe / Perec - Baudelaire - Blake - Nerval - Novalis - Rimbaud - Coltrane. Poésie - jazz

Dans «Stèles», poèmes tirés de «L'espace de vivre. Poèmes 1968-2002», Paul-Marie Lapointe érige une stèle à Georges Perec, illustre membre de l'Oulipo, aux poètes Charles Baudelaire, William Blake, Gérard de Nerval, Novalis, Arthur Rimbaud. Comme l'écrivait Proust: «Et toutes les âmes intérieures des poètes sont amies et s'appellent les unes les autres». Par contre, une stèle dédié à John Coltrane, saxophoniste jazz, intrigue... Une association Poésie - Jazz. Qui mieux que Paul-Marie Lapointe lui-même pour l'expliquer.

«Le poème est proféré pour une oreille ambiante, charnelle et géographique pour l'homme et le continent et de telle façon qu'il résume et traduise l'un et l'autre. La plus haute forme de la poésie, comme la plus haute forme d'art, est l'improvisation qui ne met aucun frein à l'expression, bien qu'elle tire son excellence d'un artisanat préalable, aussi bien sur la matière du créateur que sur celle du matériau.

La forme particulière au jazz -ad libitum sur une structure donnée, linéaire et verticale- me paraît devoir exprimer de la forme la plus concrète la forme de la nouvelle poésie.
Sur le plan formel (et cela est réalisé par après, et comme pour permettre de vérifier le jazz du poème) la reprise d'un thème sur différents modes crée l'identité.
[...]
Cette poésie est une nouvelle forme du lyrisme, une forme nord-américaine, sœur du jazz [...]
[...]
Il faut à ce propos écouter et savoir aimer John Coltrane [...] dans certaines improvisations (Cousin Mary, Mr. P.C., Village Blues, etc.) [...]»

J'ai tiré cet extrait de «Notes pour une poétique contemporaine», écrit en... 1962. Tout le texte serait à citer tant il me semble indispensable pour savourer les poèmes dans leur ultime «quintessence». Tout de même, «ce peu» dit beaucoup... Il suffira pour vous séduire, et faire aimer (davantage) la poésie jazzée de Paul-Marie Lapointe, l'un des plus grands et des plus accomplis poètes québécois. Et vous inciter à la lire, sa poésie ... en écoutant du Coltrane ou du Miles Davis.

«Pierres» termine le volet «Stèles»... par l'édification des «pierres / horizontales / superposées. Nous quitterons le chemin bordé de stèles dédiées aux poètes et au jazzman par un «délire d'aimer»...


STÈLES


pour PEREC
et le Pere
C
leste

rocher
PERCE

CREPE
noir

stèle
telle








BAUDELAIRE


terrasse sur l'
abîme terre
..................d'où
Baudelaire
regarde un ultime
Nuage
.................en l'
agonie du
ciel obscène
s'effacer








BLAKE


tigre tigre d'
acier mortel
...................dont
Blake en la nuit s'
alarma
...........et qu'en son
reapire Dieu le
Néant l'ait
................avec l'
agneau sa proie
créé d'
ossements déjà et de
sang







COLTRANE


torrent torride l'
arcade d'acier fuse
bataille et bouscule
.............................blessure l'
âme alarmée qui
rage refuse et rêve
nirvana nébuleuse noire qu'
appelle l'adoration
Coltrane
............. ouragan
oraison
souffle suprême







NERVAL


tombez ténèbres
...........sur l'
agonie de Nerval

bercez-le de pur
tombez ténèbres

amour enfin
...................et que son
rêve soit rendu à la
Nuit où se consume
Aurélia
...........dans le
cri d'
Orphée
...........solitude
soleil noir








NOVALIS


tous ses
astres
brandits
ardents de
rêve et de nuit
Novalis chante l'âme
clairon d'
obscurité
sainte








RIMBAUD

terrible
...........tel l'
archange de
braise
..........l'enfant
Arthur
Rimbaud
nu en son
âme
.......s'envole du
cadavre Europe

outrage sublime






Pierres


pierres
horizontales
superposées

posées l'une
lisse à face grise
sur l'autre
de marbre blanc

galets à peine
d'un couple
que la mer
à gésir
sur terre
jeta

par l'artifice
et le hasard
les saillies de l'un
aux creux de l'autre
soudées

pierres
vues du ciel
que révèle et cèle
une fissure

entre lesquelles
passe le vent

TABLEAUX DE L'AMOUREUSE

Le matin

le matin serait griffé d'un cri
pour brûler l'albâtre et le gel
pour tirer de l'effroi
la dernière nébuleuse avant la mort

pour l'adorable délire d'aimer


Je vous souhaite un beau dimanche, plein de soleil. Et de «délire d'aimer»!

__
«L'espace de vivre. Poèmes 1968-2002», Paul-Marie Lapointe, L'Hexagone, 2004, 645 pages
[] «Notes pour une poétique contemporaine», dans «Espace de vivre», p. 607 à p.609.
[] Poèmes de STÈLES, p. 545 à p. 555
[] Le matin, dans Tableaux de l'amoureuse, p. 23
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