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dimanche 9 mai 2010

Jacques Prévert - Un dîner de têtes - Cortège - La batteuse / Vertige de la liste - Umberto Eco. Poésie

Le temps est humide et frais. Des champignons poussent dans le parterre. À peine fleuri, le lilas est déjà flétri. Il y a de quoi avoir la mine basse... Vivement la poésie de Jacques Prévert! Grand jongleur de mots, esprit vif et moqueur, Prévert nous servira «un dîner de têtes», il organisera un cortège unique mené par «Un vieillard en or avec une montre en deuil», il nous conduira ensuite à la campagne pour voir «La batteuse» et, surtout, pour observer les activités autour de la batteuse.

La tentative de description d'un dîner de têtes à Paris-France, Cortège et La batteuse: ces trois poèmes que je vous présente aujourd'hui sont si pleins d'inventivité, de vitalité et de charme, qu'ils sauront vous donner énergie et entrain. C'est tout ce qu'il faut pour passer un beau dimanche!

«Vertige de la liste» de Umberto Eco
Ces poèmes de Jacques Prévert font partie de «L'énumération chaotique», présentée au chapitre 17 du livre «Vertige de la liste» de Umberto Eco. Ils en sont des exemples puisés dans la littérature contemporaine tout comme le poème «Ode à Federico Garcia Lorca», de Pablo Neruda, et le poème «Les météorites» de Italo Calvino.
L'œuvre singulière du peintre James Ensor «Portrait de l'artiste entouré de masques» (1899) illustre admirablement «le dîner de têtes» concocté par Jacques Prévert.

Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris-France

Ceux qui pieusement…
Ceux qui copieusement…
Ceux qui tricolorent
Ceux qui inaugurent
Ceux qui croient
Ceux qui croient croire
Ceux qui croa-croa
Ceux qui ont des plumes
Ceux qui grignotent
Ceux qui andromaquent
Ceux qui dreadnoughtent
Ceux qui majusculent
Ceux qui chantent en mesure
Ceux qui brossent à reluire
Ceux qui ont du ventre
Ceux qui baissent les yeux
Ceux qui savent découper le poulet
Ceux qui sont chauves à l’intérieur de la tête
Ceux qui bénissent les meutes
Ceux qui font les honneurs du pied
Ceux qui debout les morts
Ceux qui baïonnette… on
Ceux qui donnent des canons aux enfants
Ceux qui donnent des enfants aux canons
Ceux qui flottent et ne sombrent pas
Ceux qui ne prennent pas le Pirée pour un homme
Ceux que leurs ailes de géants empêchent de voler
Ceux qui plantent en rêve des tessons de bouteille sur la grande muraille de Chine
Ceux qui mettent un loup sur leur visage quand ils mangent du mouton
Ceux qui volent des œufs et qui n’osent pas les faire cuire
Ceux qui ont quatre mille huit cent dix mètres de Mont Blanc, trois cents de Tour Eiffel, vingt-cinq centimètres de tour de poitrine et qui en sont fiers
Ceux qui mamellent la France
Ceux qui courent, volent et nous vengent, tous ceux-là, et beaucoup d’autres, entraient fièrement à l’Élysée en faisant craquer les graviers, tous ceux-là se bousculaient, se dépêchaient, car il y avait un grand dîner de têtes et chacun s’était fait celle qu’il voulait.

L’un une tête de pipe en terre, l’autre une tête d’amiral anglais ; il y en avait avec des têtes de boule puante, des têtes de Galliffet, des têtes d’animaux malades de la tête, des têtes d’Auguste Comte, des têtes de Rouget de Lisle, des têtes de sainte Thérèse, des têtes de fromage de tête, des têtes de pied, des têtes de monseigneur et des têtes de crémier.

Quelques-uns, pour faire rire le monde, portaient sur leurs épaules de charmants visages de veaux, et ces visages étaient si beaux et si tristes, avec les petites herbes vertes dans le creux des oreilles comme le goémon dans le creux des rochers, que personne ne remarquait.

Une mère à tête de morte montrait en riant sa fille à tête d’orpheline au vieux diplomate ami de la famille qui s’était fait la tête de Soleilland.

C’était véritablement délicieusement charmant et d’un goût si sûr que lorsque arriva le Président avec une somptueuse tête d’œuf de Colomb ce fut du délire.

"C'était simple, mais il fallait y penser", dit le Président en dépliant sa serviette et devant tant de malice et de simplicité les invités ne peuvent maîtriser leur émotion; à travers des yeux cartonnés de crocodile un gros industriel verse de véritables larmes de joie, un plus petit mordille la table, de jolies femmes se frottent les seins très doucement et l'amiral, emporté par son enthousiasme, boit sa flûte de champagne par le mauvais côté, croque le pied de la flûte et, l'intestin perforé, meurt debout, cramponné au bastingage de sa chaise en criant: "Les enfants d'abord."

Étrange hasard, la femme du naufragé, sur les conseils de sa bonne, s'était, le matin même, confectionné une étonnante tête de veuve de guerre, avec les deux grands plis d'amertume de chaque côté de la bouche, et les deux petites poches de la douleur, grises sous les yeux bleus.

Dressée sur sa chaise, elle interpelle le président et réclame à grands cris l'allocation militaire et le droit de porter sur sa robe du soir le sextant du défunt en sautoir.

Un peu calmée elle laisse ensuite son regard de femme seule errer sur la table et voyant parmi les hors-d'œuvre des filets de harengs, elle en prend machinalement en sanglotant, puis en reprend, pensant à l'amiral qui n'en mangeait pas si souvent de son vivant et qui pourtant les aimait tant.

Stop. C'est le chef du protocole qui dit qu'il faut s'arrêter de manger, car le président va parler.

Le président s'est levé, il a brisé le sommet de sa coquille avec son couteau pour avoir moins chaud, un tout petit peu moins chaud.

Il parle et le silence est tel qu'on entend les mouches voler et qu'on les entend si distinctement voler qu'on n'entend plus du tout le président parler, et c'est bien regrettable parce qu'il parle des mouches, précisément, et de leur incontestable utilité dans tous les domaines et dans le domaine colonial en particulier.

"… car sans les mouches, pas de chasse-mouches, sans chasse-mouches pas de Dey d'Alger, pas de consul... pas d'affront à venger , pas d'oliviers, pas d'Algérie, pas de grandes chaleurs, messieurs, et les grandes chaleurs, c'est la santé des voyageurs, d'ailleurs..."

Mais quand les mouches s'ennuient elles meurent, et toutes ces histoires d'autrefois, toutes ces statistiques les emplissant d'une profonde tristesse, elles commencent par lâcher une patte du plafond, puis l'autre, et tombent comme des mouches, dans les assiettes... sur les plastrons, mortes comme le dit la chanson.

"La plus noble conquête de l'homme, c'est le cheval, dit le président, et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là."

C'est la fin du discours; comme une orange abîmée lancée très fort contre un mur par un gamin mal élevé, la MARSEILLAISE éclate et tous les spectateurs, éclaboussés par le vert-de-gris et les cuivres, se dressent congestionnés, ivres d'Histoire de France et de Pontet-Canet.

Tous sont debout, sauf l'homme à tête de Rouget de Lisle qui croit que c'est arrivé et qui trouve qu'après tout ce n'est pas si mal exécuté et puis, peu à peu, la musique s'est calmée et la mère à tête de morte en a profité pour pousser sa petite fille à tête d'orpheline du côté du président.

Les fleurs à la main, l'enfant commence son compliment "Monsieur le Président..." mais l'émotion, la chaleur, les mouches, voilà qu'elle chancelle et qu'elle tombe le visage dans les fleurs, les dents serrées comme un sécateur.
L'homme à tête de bandage herniaire et l'homme à tête de phlegmon se précipitent, et la petite est enlevée, autopsiée et reniée par sa mère, qui, trouvant sur le carnet de bal de l'enfant des dessins obscènes comme on n'en voit pas souvent, n'ose penser que c'est le diplomate ami de la famille et dont dépend la situation du père qui s'est amusé si légèrement.

Cachant le carnet dans sa robe, elle se pique le sein avec le petit crayon blanc et pousse un long hurlement, et sa douleur fait peine à voir à ceux qui pensent qu'assurément voilà bien là la douleur d'une mère qui vient de perdre son enfant.

Fière d'être regardée, elle se laisse aller, elle se laisse écouter, elle gémit, elle chante "Où donc est-elle ma petite fille chérie, où donc est-elle ma petite Barbara qui donnait de l'herbe aux lapins et des lapins aux cobras!"

Mais le président, qui sans doute n'en est pas à son premier enfant perdu, fait un signe de la main et la fête continue.

Et ceux qui étaient venus pour vendre du charbon et du blé vendent du charbon et du blé et de grandes îles entourées d'eau de tous côtés, de grandes îles avec des arbres à pneus et des pianos métalliques bien stylés pour qu'on n'entende pas trop les cris des indigènes autour des plantations quand les colons facétieux essaient après dîner leur carabine à répétition.

Un oiseau sur l’épaule, un autre au fond du pantalon pour le faire rôtir, l’oiseau, un peu plus tard à la maison, les poètes vont et viennent dans tous les salons.

"C'est, dit l'un d'eux, réellement très réussi", mais dans un nuage de magnésium le chef du protocole est pris en flagrant délit, remuant une tasse de chocolat glacé avec une cuiller à café.

"Il n'y a pas de cuiller spéciale pour le chocolat glacé, c'est insensé, dit le préfet, on aurait dû y penser, le dentiste a bien son davier, le papier son coupe-papier et les radis roses leurs raviers."

Mais soudain tous de trembler car un homme avec une tête d'homme est entré, un homme que personne n'avait invité et qui pose doucement sur la table la tête de Louis XVI dans un panier.

C'est vraiment la grande horreur, les dents, les vieillards et les portes claquent de peur.

"Nous sommes perdus, nous avons décapité un serrurier", hurlent en glissant sur la rampe d'escalier les bourgeois de Calais dans leur chemise grise comme le cap Gris-Nez.

La grande horreur, le tumulte, le malaise, la fin des haricots, l'état de siège et dehors en grande tenue les mains noires sous les gants blancs, le factionnaire qui voit dans les ruisseaux du sang et sur sa tunique une punaise pense que ça va mal et qu'il faut s'en aller s'il en est encore temps.

"J'aurais voulu, dit l'homme en souriant, vous apporter aussi les restes de la famille impériale qui repose, paraît-il, au caveau Caucasien rue Pigalle, mais les Cosaques qui pleurent, dansent et vendent à boire veillent jalousement leurs morts.

"On ne peut pas tout avoir, je ne suis pas Ruy Blas, je ne suis pas Cagliostro , je n'ai pas la boule de verre, je n'ai pas le marc de café. Je n'ai pas la barbe en ouate de ceux qui prophétisent.

J'aime beaucoup rire en société, je parle ici pour les grabataires, je monologue pour les débardeurs, je phonographe pour les splendides idiots des boulevards extérieurs et c'est tout à fait par hasard si je vous rends visite dans votre petit intérieur.

"Et ta sœur", est un homme mort. Personne ne le dit, il a tort, c'était pour rire.

"Il faut bien rire un peu et si vous vouliez, je vous emmènerais visiter la ville mais vous avez peur des voyages, vous savez ce que vous savez et que la Tour de Pise est penchée et que le vertige vous prend quand vous vous penchez vous aussi à la terrasse des cafés.

"Et pourtant vous vous seriez bien amusés, comme le président quand il descend dans la mine, comme Rodolphe au tapis-franc quand il va voir le chourineur comme lorsque vous étiez enfant et qu'on vous emmenait au jardin des Plantes voir le grand tamanoir.

"Vous auriez pu voir les truands sans cour des miracles, les lépreux sans cliquette et les hommes sans chemise couchés sur les bancs, couchés pour un instant, car c'est défendu de rester là un peu longtemps.

"Vous auriez vu les hommes dans les asiles de nuit faire le signe de la croix pour avoir un lit, et les familles de huit enfants "qui crèchent à huit dans une chambre" et si vous aviez été sages vous auriez eu la chance et le plaisir de voir le père qui se lève parce qu'il a sa crise, la mère qui meurt doucement sur son dernier enfant, le reste de la famille qui s'enfuit en courant et qui pour échapper à sa misère tente de se frayer un chemin dans le sang.

"Il faut voir, vous dis-je, c'est passionnant, il faut voir à l'heure où le bon Pasteur conduit ses brebis à la Villette, à l'heure où le fils de famille jette avec un bruit mou sa gourme sur le trottoir, à l'heure où les enfants qui s'ennuient changent de lit dans leur dortoir, il faut voir l'homme couché dans son lit-cage à l'heure où son réveil va sonner.

"Regardez-le, écoutez-le ronfler, il rêve, il rêve qu'il part en voyage, rêve que tout va bien, rêve qu'il a un coin, mais l'aiguille du réveil rencontre celle du train et l'homme levé plonge la tête dans la cuvette d'eau glacée si c'est l'hiver, fétide si c'est l'été.

"Regardez-le se dépêcher, boire son café-crème, entrer à l'usine, travailler, mais il n'est pas encore réveillé, le réveil n'a pas sonné assez fort, le café n'était pas assez fort, il rêve encore, rêve qu'il est en voyage, rêve qu'il a un coin, se penche par la portière et tombe dans un jardin, tombe dans un cimetière, se réveille et crie comme une bête, deux doigts lui manquent, la machine l'a mordu, il n'était pas là pour rêver et comme vous pensez ça devait arriver.

Vous pensez même que ça n'arrive pas souvent et qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, vous pensez qu'un tremblement de terre en Nouvelle-Guinée n'empêche pas la vigne de pousser en France, les fromages de se faire et la terre de tourner.

"Mais je ne vous ai pas demandé de penser; je vous ai dit de regarder, d'écouter, pour vous habituer, pour n'être pas surpris d'entendre craquer vos billards le jour où les vrais éléphants viendront reprendre leur ivoire.

"Car cette tête si peu vivante que vous remuez sous le carton mort, cette tête blême sous le carton drôle, cette tête avec toutes ses rides, toutes ses grimaces instruites, un jour vous la hocherez avec un air détaché du tronc et quand elle tombera dans la sciure vous ne direz ni oui ni non.

"Et si ce n'est pas vous ce sera quelques-uns des vôtres, car vous connaissez les fables avec vos bergers et vos chiens, et ce n'est pas la vaisselle cérébrale qui vous manque.

"Je plaisante, mais vous savez, comme dit l'autre, un rien suffit à changer le cours des choses. Un peu de fulmi-coton dans l'oreille d'un monarque malade et le monarque explose. La reine accourt à son chevet. Il n'y a pas de chevet. Il n'y a plus de palais. Tout est plutôt ruine et deuil. La reine sent sa raison sombrer. Pour la réconforter, un inconnu avec un bon sourire, lui donne le mauvais café. La reine en prend, la reine en meurt et les valets collent des étiquettes sur les bagages des enfants. L'homme au bon sourire revient, ouvre la plus grande malle, pousse les petits princes dedans, met le cadenas à la malle, la malle à la consigne et se retire en se frottant les mains.

"Et quand je dis, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs: "le Roi, la Reine, les petits princes", c'est pour envelopper les choses, car on ne peut pas raisonnablement blâmer les régicides qui n'ont pas de roi sous la main, s'ils exercent parfois leurs dons dans leur entourage immédiat.

"Particulièrement parmi ceux qui pensent qu'une poignée de riz suffit à nourrir toute une famille de Chinois pendant de longues années.

"Parmi celles qui ricanent dans les expositions parce qu'une femme noire porte dans son dos un enfant noir et qui portent depuis six ou sept mois dans leur ventre blanc un enfant blanc et mort.

"Parmi les trente mille personnes raisonnables composées d'une âme et d'un corps, qui défilèrent le Six Mars à Bruxelles, musique militaire en tête, devant le monument élevé au Pigeon-Soldat et parmi celles qui défileront demain à Brive-la-Gaillarde, à Rosa-la-Rose ou à Carpa-la-Juive devant le monument du jeune et veau marin qui périt à la guerre comme tout un chacun."

Mais une carafe lancée de loin par un colombophile indigné touche en plein front l'homme qui racontait comment il aimait rire. Il tombe, le Pigeon-Soldat est vengé. Les cartonnés officiels écrasent la tête de l'homme à coups de pied et la jeune fille qui trempe en souvenir le bout de son ombrelle dans le sang éclate d'un petit rire charmant, la musique reprend.

La tête de l'homme est rouge comme une tomate trop rouge, au bout d'un nerf un œil pend, mais sur le visage démoli, l'œil vivant, le gauche, brille comme une lanterne sur des ruines.

"Emportez-le", dit le Président, et l'homme couché sur une civière et le visage caché par une pèlerine d'agent sort de l'Élysée horizontalement, un homme derrière lui, un autre devant.

"Il faut bien rire un peu", dit-il au factionnaire et le factionnaire le regarde passer avec ce regard figé qu'ont parfois les bons vivants devant les mauvais.

Découpée dans le rideau de fer de la pharmacie une étoile de lumière brille et comme des rois mages en mal d'enfant jésus, les garçons bouchers, les marchands d'édredons et tous les hommes de cœur contemplent l'étoile qui leur dit que l'homme est à l'intérieur, qu'il n'est pas tout à fait mort, qu'on est en train peut-être de le soigner et tous attendent qu'il sorte avec l'espoir de l'achever.

Ils attendent, et bientôt, à quatre pattes à cause de la trop petite ouverture du rideau de fer, le juge d'instruction pénètre dans la boutique, le pharmacien l'aide à se relever et lui montre l'homme mort, la tête appuyée sur le pèse-bébé.

Et le juge se demande, et le pharmacien regarde le juge se demander si ce n'est pas le même homme qui jeta des confettis sur le corbillard du maréchal et qui jadis, plaça la machine infernale sur le chemin du petit caporal.

Et puis ils parlent de leurs petites affaires, de leurs enfants, de leurs bronches; le jour se lève, on tire les rideaux chez le Président.

Dehors, c'est le printemps, les animaux, les fleurs, dans les bois de Clamart on entend les clameurs des enfants qui se marrent, c'est le printemps, l'aiguille s'affole dans sa boussole, le binocard entre au bocard et la grande dolichocéphale sur son sofa s'affale et fait la folle.

Il fait chaud. Amoureuses les allumettes tisons se vautrent sur leur frottoir, c'est le printemps, l'acné des collégiens et voilà la fille du sultan et le dompteur de mandragores, voilà les pélicans, les fleurs sur les balcons, voilà les arrosoirs, c'est la belle saison.

Le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons, il ne brille pas pour ceux qui travaillent dans la mine,
ceux qui écaillent le poisson
ceux qui mangent la mauvaise viande
ceux qui fabriquent les épingles à cheveux
ceux qui soufflent vides les bouteilles que d’autres boiront pleines
ceux qui coupent le pain avec leur couteau
ceux qui passent leurs vacances dans les usines
ceux qui ne savent pas ce qu’il faut dire
ceux qui traient les vaches et ne boivent pas le lait
ceux qu’on n’endort pas chez le dentiste
ceux qui crachent leurs poumons dans le métro
ceux qui fabriquent dans les caves les stylos avec lesquels d’autres écriront en plein air que tout va pour le mieux
ceux qui en ont trop à dire pour pouvoir le dire
ceux qui ont du travail
ceux qui n’en ont pas
ceux qui en cherchent
ceux qui n’en cherchent pas
ceux qui donnent à boire aux chevaux
ceux qui regardent leur chien mourir
ceux qui ont le pain quotidien relativement hebdomadaire
ceux qui l’hiver se chauffent dans les églises
ceux que le suisse envoie se chauffer dehors
ceux qui croupissent
ceux qui voudraient manger pour vivre
ceux qui voyagent sous les roues
ceux qui regardent la Seine couler
ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille, qu’on assomme
ceux dont on prend les empreintes
ceux qu’on fait sortir des rangs au hasard et qu’on fusille
ceux qu’on fait défiler devant l’Arc
ceux qui ne savent pas se tenir dans le monde entier
ceux qui n’ont jamais vu la mer
ceux qui sentent le lin parce qu’ils travaillent le lin
ceux qui n’ont pas l’eau courante
ceux qui sont voués au bleu horizon
ceux qui jettent le sel sur la neige moyennant un salaire absolument dérisoire
ceux qui vieillissent plus vite que les autres
ceux qui ne se sont pas baissés pour ramasser l’épingle
ceux qui crèvent d’ennui le dimanche après-midi
parce qu’ils voient venir le lundi
et le mardi, et le mercredi, et le jeudi, et le vendredi
et le samedi
et le dimanche après-midi.
Jacques Prévert, 1931

Cortège
Un vieillard en or avec une montre en deuil
Une reine de peine avec un homme d’Angleterre
Et des travailleurs de la paix avec des gardiens de la mer
Un hussard de la farce avec un dindon de la mort
Un serpent à café avec un moulin à lunettes
Un chasseur de corde avec un danseur de têtes
Un maréchal d’écume avec une pipe en retraite
Un chiard en habit noir avec un gentleman au maillot
Un compositeur de potence avec un gibier de musique
Un ramasseur de conscience avec un directeur de mégots
Un repasseur de Coligny avec un amiral de ciseaux
Une petite sœur du Bengale avec un tigre de Saint-Vincent-de-Paul
Un professeur de porcelaine avec un raccommodeur de philosophie
Un contrôleur de la Table Ronde avec des chevaliers de la Compagnie du gaz de Paris
Un canard à Sainte-Hélène avec un Napoléon à l’orange
Un conservateur de Samothrace avec une victoire de cimetière
Un remorqueur de famille nombreuse avec un père de haute mer.
Un membre de la prostate avec une hypertrophie de l’Académie française
Un gros cheval in partibus avec un grand évêque de cirque
Un contrôleur à la croix de bois avec un petit chanteur d’autobus
Un chirurgien terrible avec un enfant dentiste
Et le général des huîtres avec un ouvreur de Jésuite
Prévert, 1949


La Batteuse
La batteuse est arrivée
la batteuse est repartie

Ils ont battu le tambour
ils ont battu les tapis
ils ont tordu le linge
ils l'ont pendu
ils l'ont repassé
ils ont fouetté la crème et ils l'ont renversée
ils ont fouetté un peu leurs enfants aussi
ils ont sonné les cloches
ils ont égorgé le cochon
ils ont grillé le café
ils ont fendu le bois
ils ont cassé les œufs
ils ont fait sauter le veau et les petits pois
ils ont flambé l'omelette au rhum
ils ont découpé la dinde
ils ont tordu le cou aux poulets
ils ont écorché les lapins
ils ont éventré les barriques
ils ont noyé leur chagrin dans le vin
ils ont claqué les portes et les fesses des femmes
ils se sont donné un coup de main
ils se sont rendu des coups de pied
ils ont basculé la table
ils ont arraché la nappe
ils ont poussé la romance
ils se sont étranglés étouffés tordus de rire
ils ont brisé la carafe d'eau frappée
ils ont renversé la crème renversée
ils ont pincé les filles
ils les ont culbutées dans le fossé
ils ont mordu la poussière
ils ont battu la campagne
ils ont tapé des pieds
tapé des mains tapé des mains
ils ont crié et ils ont hurlé ils ont chanté
ils ont dansé>
ils ont dansé autour des granges où le blé était enfermé

Où le blé était enfermé moulu fourbu vaincu battu
Prévert, 1946

Je vous souhaite un beau dimanche, beau temps, mauvais temps!

Je souhaite une Bonne fête des mères, à toutes les mamans et grands-mamans!


dimanche 17 janvier 2010

Tu seras un homme, mon fils - Kipling / J'suis un enfant perdu - d'Ormesson / Leçon aux enfants - Villon - Favier. Poésie

En ce dimanche de la mi-janvier 2010 -Le temps file comme sable entre nos doigts...- je vous offre 3 poèmes. Un père s'adresse à son fils; un adulte à sa mère; un poète aux enfants perdus. Soit, «Tu seras un homme, mon fils», de Rudyard Kipling; «J'suis un enfant perdu», la ballade d'un communard, ou d'un chouan, monté sur la potence, cité par Jean d'Ormesson dans un texte à propos de «Tombeau de la Rouerie», de Michel Morht; «Belle leçon aux enfants perdus», de François Villon, poète à qui Jean Favier a consacré une biographie éponyme.

Tu seras un homme, mon fils (1907)
Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.
[Tiré de «Vertige de la liste», de Umberto Eco, p.276
chapitre 15. «L'excès à partir de Rabelais».]
À droite, une peinture de Walter Quirt.

Dans son livre «Saveur du temps», Jean d'Ormesson parle de Michel Morht, auteur de «Tombeau de la Rouerie», en indiquant que celui-ci a voulu peindre «ces soldats perdus que la France a connu tout au long de son histoire, de Cadoudal à Roussel, combattant de la Commune de paris en 1871...» À fin de son texte, il cite une ballade de cette époque, peut-être que l'air vous reviendra en tête?

J'suis un enfant perdu
... Monté sur la potence
Je regardai la France:
J'y vis mes compagnons
À l'ombre de... vous m'entendez!
J'y vis mes compagnons
À l'ombre d'un buisson.

Compagnons de misère,
Allez dire à ma mère
Qu'elle ne me verra plus.
J'suis un enfant... Vous m'entendez!
Qu'elle ne me verra plus:
J'suis un enfant perdu.
[Tiré de «Saveur du temps», de Jean d'Ormesson, p.137
Michel Morth: «Tombeau de la Rouerie»]

Dans son livre «Saveur du temps», Jean d'Ormesson parle, au passage, de François Villon «voleur, assassin, immense poète célébré à juste titre par Jean Favier», qui «met en garde ceux qu'il appelle 'les enfants perdus" contre la vie trop semblable à la sienne. La description du poète faite par Jean d'Ormesson est un peu courte. Ajoutons celle de Jean Favier:

Francois Villon. «Un homme comme les autres, dans le futur quartier Latin des années 1450. Il ressemble à quelques milliers d'écoliers plus riches d'illusions que de bagage ou d'emploi. En ce temps de dynamisme retrouvé au sortir de la guerre, il y a des places à prendre, mais la société, déjà, se défend des nouvelles ambitions: beaucoup de places sont prises, ou réservées.
[] Clerc et célibataire par opportunité, amoureux par tempérament et misogyne par résignation, il hésite entre les femmes et les filles. Il n'hésite pas moins entre l'école et la taverne. Sa science est courte, tout juste propre à fournir les références indispensables en une époque où mieux vaut s'appuyer sur les autorités que faire preuve d'originalité.
[] Le malheur fond sur l'écolier sans emploi. Il tue, il vole, il s'essaie à la vie de cour et se retrouve sur les grands chemins. On veut le prendre. Est-il un bandit? Est-il un amuseur qui joue au truand?» Quoiqu'il en soit sa mise en garde est pertinente.
[Jean Favier, François Villon, Fayard. Descriptif du livre]

Belle leçon aux enfants perdus
Beaux enfants, vous perdrez la plus
Belle rose de vos chapeaux;
Mes clercs près prenant comme glus,
Se vous allez à Montpipeau
Ou à Ruel, gardez la peau:
Car, pour s'ébattre en ces deux lieux,
Cuidant que vausît le rappeau,
Le perdit Colin de Cayeux.

Ce n'est pas un jeu de trois mailles,
Où va corps, et peut-être l'âme.
Qui perd, rien n'y sont repentailles
Qu'on n'en meure à honte et diffame;
Et qui gagne n'a pas à femme
Dido, la reine de Carthage.
L'homme est donc bien fol et infâme
Qui, pour si peu, couche tel gage.

Qu'un chacun encore m'écoute!
On dit, et il est vérité,
Que charterie se boit toute,
Au feu l'hiver, au bois l'été.
S'argent avez, il n'est enté,
Mais le dépendez tôt et vite.
Qui en voyez-vous hérité?
Jamais mal acquît ne profite.

Je vous souhaite un bon dimanche! À demain... sans faute.

lundi 11 janvier 2010

Le Duc d'Aumale - Eric Woerth - Alain Decaux - Aga Khan / Des Racines et des Ailes - tv5

Le duc d'Aumale. L'étonnant destin d'un prince collecteur: un livre de Eric Woerth. Alain Decaux signe la préface; la postface est de S.A. l'Agan Khan. Le duc d'Aumale -fils du dernier roi de France, Louis-Philippe- a légué à l'Institut de France, en 1886, le somptueux château de Chantilly à l'histoire passionnante et mouvementée à l'image de duc d'Aumale. Un château rempli de trésors d'une valeur inestimable.

Un Cabinet des Livres de 13 500 œuvres, des livres rares, des manuscrits enluminés, dont les Très Riches Heures du duc de Berry -XVe siècle: il y a de quoi vous couper le souffle!

Une galerie d'art exposant des œuvres d'art anciennes, des peintures et de dessins de Raphaël, Michel-Ange, Poussin, Watteau, Clouet..., la 2e collection après le Louvre. On ne peut que rester ébahi, et admiratif, devant une telle collection de Beauté: château, livres, peintures et dessins.


Le domaine de Chantilly
Chantilly n'est pas qu'un château..., c'est un lieu, un vaste domaine. Un parc et ses jardins, notamment: les jardins français de Le Nôtre; un jardin anglais avec L'île d'amour et le Temple de Vénus; un Hameau; le Jeu de paume; la maison de Sylvie -Bienmaine; les grandes écuries, un chef d'œuvre architectural dû à l'architecte Jean Aubert -converties en «Musée vivant du Cheval; le château d'Enghien. Ce dernier est un grand bâtiment en longueur, adossé à la forêt. Il a été élevé en 1769 par l'architecte Jean-François Leroy, pour accueillir les nombreux invités. Il abrite aujourd'hui les appartements des membres de l'Institut de France qui veillent sur la destinée de Chantilly, parmi lesquels l'historien et ancien ministre Alain Decaux, de l'Académie française. Une pareille énumération donne le vertige(1), alors que le nom de Decaux nous ramène au livre de Eric Woerth.

Des Racines et des Ailes, sur tv5

Mais auparavant, pour voir toutes ses beautés de Chantilly, et en connaître l'histoire, je vous invite à visionner l'excellente émission des «Racines et des Ailes», qui installera son plateau à Chantilly. Sur tv5, ce lundi soir, 11 janvier 2010, à 20h00 et, en rediffusion, mardi, le 12 janvier 2010, à 13h00. Vous apprécierez sûrement une visite au domaine de Chantilly depuis l'écran de votre ordinateur(2). Revenons au livre.

Le Duc d'Aumale. L'étonnant destin d'un prince collecteur
. Eric Woerth, préface Alain Decaux , postface S.A. l'Aga Khan, éditions L'Archipel, 2006, 288 pages.
Alain Decaux n'a plus besoin de présentation, depuis longtemps. Sa caution suffit à assurer la qualité du contenu et sa lisibilité(3). Eric Woerth, qui a écrit la biographie du Duc d'Aumal, est maire de Chantilly. Il s’est pris de passion pour celui qui fit rebâtir le château et y déposa ses merveilleuses collections, on le comprend.
Depuis quelques années, la sauvegarde du domaine dépend, entre autres, d'une Fondation initiée par un mécène illustre et discret: le prince Aga Khan, il signe, en toute justice, la postface.(4)
Il sera l'invité à «Des racines et des Ailes», avec l'écrivain-académicien Erik Orsenna.

Les critiques du livre, que j'ai lues sur Internet, sont positives. Quelques-unes relèvent des vétilles... qui vont dans le même sens: on aurait aimé avoir plus de détails, plus d'informations. Je vous donne à lire ici un extrait de la critique la plus représentative de l'ensemble.
«Car ce n’est pas comme soldat ni comme homme politique que le duc d’Aumale, cinquième fils de Louis-Philippe, Il mérite de passer à la postérité, mais bien comme collectionneur. À coup sûr, il fut l’un des premiers collectionneurs de son siècle
[…]
Cette évocation biographique précise, mais nullement pédante, retrace le curieux destin de ce prince qui ne put réaliser qu’imparfaitement sa vocation de soldat et dut, par suite des circonstances historiques, passer vingt-deux ans en exil.[...]
On n’en admire donc que davantage la noblesse et la générosité du prince qui, en 1886, fit don à l’Institut de France, de Chantilly et de tous les trésors qu’il contenait.
[...]
En tant qu’homme politique, Aumale se conduisit avec dignité et réserve, manifestant sous le Second Empire une opposition irréductible à Napoléon III, et se gardant bien, sous la Troisième République, de céder à ceux qui auraient vu en lui un Président idéal. L’homme privé, lui, n’était nullement austère et avait même un certain penchant pour les actrices dotées de repartie: amant d’Alice Ozy durant sa jeunesse, il fut plus tard celui de Léonide Leblanc, qui alternait à Chantilly avec Berthe de Clinchamp.
[...]
Peut-être aurait-on pu souligner davantage, dans ce livre, les liens très étroits qui attachèrent toujours Aumale à son ancien précepteur Cuvillier-Fleury, lequel eut sur lui une grande influence, comme en témoigne leur abondante correspondance de 1840 à 1871. Mais ce n’est qu’une vétille, car ce livre correctement documenté et agréablement écrit évoque fort bien tous les divers aspects de la vie de ce prince atypique, à qui on ne peut refuser son estime.
[...]
Une certaine tristesse se fait jour dans les divers portraits de lui âgé reproduits dans le cahier d’illustrations, et le portrait de sa femme Marie-Caroline de Bourbon est assez spectral. Dernier détail, et qui n’est pas indifférent : l’auteur a inclus, dans les annexes, une «Chronologie du collectionneur» très bienvenue et des plus utiles. On reste pantois devant cet extraordinaire tableau de chasse»(5).


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(1) Psitt! Vous l'aurez deviné... C'est un clin d'œil à Umberto Eco, «Vestige de la liste», Le Louvre et Flammarion Québec.
(2) Pour visiter le domaine de Chantilly, suivant ce lien...
(3) Alain Decaux, historien chevronné, un grand vulgarisation. Auteur de «C'était le 20e siècle», en 4 tomes, qui nous a accompagnés dans les grands événements liés à la 2ième guerre mondiale, lors des émissions exceptionnelles diffusées sur tv5.
(4) Pour lire le descriptif et accéder au texte (sous condition), visiter Gallica de la BNF et Cyberlibris.
(5) Source de la critique: Pour lire l'article au complet, cliquer ici.

lundi 14 décembre 2009

(1) Livres cadeaux - 100 000 ans de beauté - Vertige de la liste / Coups de coeur

(1) Livres cadeaux. Le livre-objet «100 000 ans de beauté», sous la direction de Élizabeth Azoulay; «Vertige de la liste», de Umberto Eco: voilà mes 2 coups de cœur de l'année 2009. Deux beaux livres superbement -le mot n'est pas trop fort- illustrés. Des textes au contenu riche, livrés dans une écriture fluide qui nous entraînent dans son sillon, nous séduit, nous émeut... autant que les œuvres d'art qui les accompagnent. La Beauté n'est pas dans le miroir... elle est dans le livre. Mais la Beauté dans le livre... se reflète sur le visage du lecteur ou de la lectrice. Elle illumine le regard, adoucit le visage, et la vie, de celui ou celle qui se plonge dans le livre.
En cette période de Fêtes, heureux ou malheureux, laissez-vous envahir par la Beauté.

  • «100 000 ans de beauté», sous la direction de Élizabeth Azoulay
Cet ouvrage collectif a fait l'objet d'une présentation détaillée sur Littéranaute. J'en reprends ici l'essentiel. Les 5 volumes de cet ouvrage, offerts dans un assemblage de coffrets pyramidal, présentent un panorama de la beauté au travers des âges et des civilisations. Ce coffret –signé Élizabeth Azoulay- est, en soi, une œuvre d’art. Il me rappelle le semainier, petit meuble à sept tiroirs, mais dans un autre registre… chaque coffret coulisse individuellement. Un emballage esthétique, s’il en est un, en rapport direct avec le sujet traité, la beauté.

«100 000 ans de beauté» couvre une longue période de temps: il s’étend de la préhistoire jusqu’aux projections des canons futurs de la beauté, et couvre les cinq continents. Chacun des 5 volumes couvre une phase de l’histoire de la beauté. Chaque chapitre comprend une introduction et des articles thématiques. En guise d’introduction générale: un essai de Michel Serres.

Les informations et les analyses sont très clairement énoncées, accessibles, sans jargon technique. Les articles sont synthétiques, d'une longueur moyenne. De nombreux auteurs -ils sont 300- de diverses disciplines et nationalités -on en compte 35- ont collaboré à l'ouvrage. Ce qui multiplie les styles, et les regards sur la beauté. Une iconographie abondante accompagne les textes, sculptures, peintures, images de films, documents d’archives, bijoux, objets usuels… environ 40% d’illustrations dans chaque volume. En somme, «100 000 ans de beauté» est une encyclopédie, il en a toutes les caractéristiques.

Le livre-objet «100 000 ans de beauté» est mon premier super-gros coup de cœur. Mon témoignage ne vous suffit pas? Je suis ravie de vous dire que c'est le coup de cœur 2009 des «Années lumière» en terme de livre-cadeau. Pour en savoir plus, écoutez l'entrevue de Yannick Villedieu avec Élizabeth Azoulay, ethnologue, directrice éditoriale de l'ouvrage, en cliquant ici.

  • Vertige de la liste, de Umberto Eco.
Sur Littéranaute, j'ai écrit un billet portant sur l'exposition au Louvre «Vertige de la liste», titre que Umberto Eco, Grand invité du Louvre, a imaginé pour la programmation pluridisciplinaire à travers l'histoire de l'art, la littérature, la musique, articulée sous le thème de la liste. Conférences, expositions, lectures publiques, concerts et autres projections autour de l'énumération, c'est-à-dire la liste. Surprenant? Pas vraiment: la liste est un processus et un élément fondateur de la démarche de plusieurs écrivains, peintres, sculpteurs...
D'ailleurs, dans la Préface de son livre -qui fait suite à l'exposition- Umberto Eco dit qu'il n'a pas hésité une seconde, il a choisi spontanément l'énumération, la liste. Choix découlant de ses études de jeunesse.

Le livre «Vertige de la liste» est magnifiquement -c'est le mot qui convient- illustré. Les œuvres reproduites sont nombreuses et couvrent un grand éventail de... listes. Des œuvres remarquables, plus ou moins connues ou rares, originales: toutes reproduites impeccablement sur un solide papier glacé. J'ai compté près de 150 artistes, 50 illustrations sans indication d'auteurs et 3 photogrammes. Ce foisonnement d'œuvres est accompagné de texte de même qualité.

Chaque chapitre commence par une brève introduction. Un texte clair, dynamique, c'est du Umberto Eco... Dans ce texte, il cite des auteurs. Les noms inscrits en caractères gras renvoient à des passages en fin de chapitre. Comme exemple, à la fin du chapitre 6 «La liste des lieux», on peut lire des extraits de:
  1. Ézéchiel
  2. Poèmes, de Sidoine Apollinaire
  3. La Maison d'Âpre-Vent, de Charles Dickens
  4. L'homme des foules, de Edgar Allan Poe
  5. Du côté de chez Swann, de Marcel Proust
  6. Les Villes invisibles, de Italo Calvino
  7. Prose du Transsibérien et de la petite Jeanne de France, de Blaise Cendrars
  8. Parti de Paumanok. de Walt Whitman
  9. QuatreVingt-Treize, de Victor Hugo
  10. Finnegans Wake, de James Joyce
  11. L'Aleph, de Jorge Luis Borges
Génial! Un vrai de vrai bonheur de lecture!

Bien sûr, tous les chapitres ne comportent pas autant d'extraits. Mais ils comportent tous les extraits nécessaires pour approfondir les propos de Umberto Eco, et ouvrir l'esprit à d'autres lectures. En ce sens, le livre «Vertige de la liste», est une œuvre ouverte. Une œuvre généreuse. À chaque page, on sent la joie et l'énergie -débordantes- de l'auteur créant ainsi un climat de lecture qui nous rejoint imperceptiblement mais réellement...

En 21 chapitres, en allant de «Le bouclier et la forme» à «Une liste non-normale», en passant par «Il y a liste et liste», et en terminant par des index, des références bibliographiques et des crédits photographiques, Umberto Eco nous donne à lire et à voir 408 pages de beauté, et de belles lectures.

«En conclusion, écrit-il dans la Préface, la chasse aux listes a été une expérience très excitante, moins pour ce que l'on a réussi à citer dans ce volume, que ce à quoi on a dû renoncer. Autrement dit, voici un livre qui ne peut se conclure que sur un «et caetera». Il nous appartient donc de combler cet «et caetera» qui, pour l'instant, me semble infini... et infiniment stimulant.

Ce livre est mon deuxième super-gros-coup de cœur. Il complète, à merveille, les 2 livres précédents de Umberto Eco se situant dans la même veine: «Histoire de la Beauté», «Histoire de la Laideur», et pour compléter la liste... «Vertige de la liste»

Demain, je vous ferai 2 autres suggestions. À demain... sans faute!
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[] «100 000 ans de beauté», est publié aux Éditions Gallimard. Jusqu'au 31 décembre 2009, il se vend 230$ et, sans contredit, il vaut ce prix. Disponible chez Gallimard Montréal.
[] «Vertige de la liste», environ 70$, disponible dans plusieurs librairies.

samedi 19 septembre 2009

Umberto Eco - Vertige de la liste / Le Louvre

Umberto Eco - Vertige de la liste / Le Louvre. Umberto Eco sera le Grand invité du Louvre (en novembre et décembre 2009). Le Louvre lui ayant donné carte blanche, il propose «Vertige de la liste», c'est le titre qu'il a imaginé pour la programmation pluridisciplinaire à travers l'histoire de l'art, la littérature, la musique, articulée sous le thème de la liste.

«Liste de courses, de couleurs, de lieux, de noms, d'objets, de lettres, de chiffres, de titres, de plantes, de mots. «La liste des listes est infinie et, cependant, toujours semblable à travers les siècles, car correspondant au besoin d'énumérer, de citer, de compter, de classer, de répéter, de mémoriser... De nombreux artistes prennent en effet la liste comme processus et comme thème fondateur de leur démarche (...)»*.
Vertige? Assurément... non pas la peur de tomber dans le vide, mais une impression de trop-plein qui donne le tournis.

Que dit la présentation du Louvre?
«Une liste c'est l'énumération des choses essentielles ou futiles, c'est l'arrangement aléatoire ou structuré d'éléments cohérents ou disparates, c'est un classement toujours provisoire, c'est l'organisation incongrue ou harmonieuse d'objets réels, virtuels, imaginaires ou symboliques, c'est l'entassement volontaire ou hasardeux d'ensembles homogènes, c'est l'accumulation de définitions nécessaires ou chimériques, c'est l'aboutissement dialectique du dialogue utopique entre le rêve et la raison. C'est le vertige qui nous prend devant l'agencement impossible du monde.»
« (..) Une liste dit ce qu'elle dit et rien d'autre. (...).» [phrase tirée d'un long paragraphe]**.
Vertige? Tournis? La programmation parviendra à dissiper cette impression, quoique...

Un aperçu de la programmation
Conférence d'ouverture par Umberto Eco sur le thème «Vertige de la Liste»;
Cycle de conférences, concerts, musique filmée, projection, vidéo, exposition «Mille e tre»;
Un colloque, «Œuvres ouvertes»: Umberto Eco et la scène italienne des années 1960.

Sur le thème Littérature: l'œuvre de Georges Perec (avec l'OuLiPo et Carole Bouquet);
des lectures sonores (textes réunis par Umberto Eco;
le spectacle «Listing Cérémonie», avec la collaboration artistique de Umberto Eco.

Vertige? Tournis? Non, ça va. Ça ira... ça ira... quoique..

Enfin, je signale deux publications:
__ Édition/Création, «Vertige de la liste» par Umberto Eco.
__ «Les habitants du Louvre». Une liste de toutes les personnes qui travaillent au Louvre (environ 2000!), une liste des noms de tous les artistes exposés au Louvre, de l'antiquité au début du XIXème siècle.
Va pour la première publication. Quant à la deuxième... un volume composé de deux listes? Longues... mais des listes. Non, ça ne va pas. [d'où mon quoique...]
De telles listes se publient sur Internet, consultables dans le monde entier. Une liste, c'est une liste. Ça ne vaut pas plus...
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le Louvre...

Charles Dantzig
Ce qui me ramène au livre, «Encyclopédie capricieuse du tout et du rien», de Charles Dantzig (2009, 798p.). Des listes, des listes, et encore des listes. Un vrai cas de listérite.

Wikipédia / McSweeney
Ce qui me ramène aussi à deux publications de listes gratuites sur Internet. Il y en une myriade d'autres, ici j'en nomme deux ...
__ Sur Wikipédia, «La liste des listes». Son nom dit tout... Pour y jeter un coup d'œil ou deux, cliquez ici.
__ Sur le site «Thimothy McSweeney», des listes originales, inventives, loufoques. C'est craquant! «Délirant et génial», disait Didier Jacob, sur BibliObs. On peut y ajouter sa liste!
Des listes, des listes, et encore des listes, sur tout et sur rien... Une liste étant une liste, rien de plus. Pour consulter le «McSweeny», cliquez ici.
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* Sylvie Prioul, «Umberto Eco est pris de "Vertige", sur BibliObs.
**«Le Louvre invite Umberto Eco», sur le site du Louvre.
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