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dimanche 12 décembre 2010

Sur la route - Jack Kerouac / Jack London / Biographie - Yves Buin / Essai - Victor-Lévy Beaulieu (VLB)

Lire et relire Sur la route de Jack Kerouac, et l'offrir. Pourquoi? Parce que... c'est un livre légendaire, mythique; parce qu'il est l'un des 49 romans américains de la «Bibliothèque idéale» de Bernard Pivot (Albin Michel, 1988) qui écrit: «Livre phare de la génération beat incarnée par Dean Moriarty, un frère de James Dean. Des voitures volées,des mauvais garçons qui ont fait un pacte d'amitié, et la route 220 à l'heure.» Ciel! J'arrête ici, car je crains que les Rennes du Père Noël -bêtes intelligentes, s'il en est- ruent dans la belle jambe que ça me fait!

Lire et relire Sur la route de Jack Kerouac, et l'offrir. Pourquoi? Parce que c'est un excellent roman, un témoignage unique, d'un authentique écrivain, qui a une œuvre incomparable à son actif. Je sais de quoi je parle: en 2009, j'ai consacré nombre d'articles à Sur la route et à Jack Kerouac, sur mon blogue siamois Livranaute.

L'histoire commence avec Jack London.
En 1907, Jack London publie The Road. C'est le récit des aventures et des vagabondages de Jack-le-matelot -un double de l'auteur-, récit inspiré de faits authentiques. En effet, en mai 1893, une «armée industrielle», soit un groupe formé de milliers de chômeurs et de laissés-pour-compte confrontés à une sévère crise économique, marche sur Washington. Commandée par le «général» Kelly, cette «armée» veut forcer le gouvernement à construire des routes à travers le pays. Sans le sou, les chômeurs montent, illégalement, dans des wagons de marchandises; on les nomme les «brûleurs de dur». Parmi ceux-ci, Jack London qui eu l'idée de tenir un journal de bord, un inédit est publié sous le titre Carnet du Trimard (éditions Tallandier, 2007).

Toutefois, il quitte le groupe de chômeurs peu après pour vagabonder, et mener une vie de «hobo», jusqu'à son arrestation à Niagara Falls, en juin 1884, et son dur séjour dans une prison de Buffalo. S'appuyant sur son carnet de bord, expériences et vagabondages, Jack London, le «brûleur de dur», écrivit The Road treize ans plus tard (1907) -et la traduction française mit cent ans pour nous parvenir, décidément «It's a Long Way to Tipperary...».

Jack London venait ainsi d'entrer en littérature et d'opter pour le socialisme. Le vent de liberté, le goût de prendre la route, la sensibilité à la misère et à l'injustice sociale dont est empreint On the Road marqueront les esprits et inspireront la jeunesse revendicatrice, et … Jack Kerouac.

Jack Kerouac
Cinquante ans après The Road, en 1957 donc, Jack Kerouac publiait On the Road, écrit entre 1948-1956. Ce titre même est un hommage à son prédécesseur, le «Pionnier de la Route». Il adoptera le même prénom, Jack. Son véritable prénom est Jean-Louis; pour sa mère, vers qui il reviendra sans cesse, il est et restera «Ti-Jean». Son patronyme est Kérouac, avec l’accent aigu…

Jack London avait rédigé un carnet de notes qui lui a servi pour The Road; c’est avec ce premier roman qu’il débute sa carrière littéraire, qu’il se découvre écrivain. Une carrière prolifique! Jack Kerouac, quant à lui, avait déjà publié un roman en 1950, The Town and the City -Avant la route- salué par la critique. Sa carrière était donc amorcée, et il savait depuis toujours, pour ainsi dire, qu’il serait un écrivain.

L’«armée» de chômeurs et de laissés-pour-compte du «général» Kelly , que London rejoignit, réclamait des routes… et du travail.
Kerouac, lui, errait sur les routes américaines dont la mythique 66 reliant Chicago à Los Angeles se déplaçant en auto-stop, mais aussi montant à bord de wagons de marchandises comme London.

Les temps ont changé, mais la jeunesse reste éprise de liberté, et du désir de prendre le large. Inscrits dans la même filière américaine, les deux Jack sont des vagabonds, des marginaux des «tramps», des «bums». Tous deux racontent leur errance, leurs amitiés et rencontres, leurs émotions et réflexions.

London met en scène Jack-the-Sailor, son double; et Kerouac, Dean Moriary, nul autre que Neal Cassidy, et Sal Paradise, son double. Le contenu de l’un est plutôt «soft», et celui de l’autre est plutôt «hard»-surtout, il va sans dire, le texte original, non épuré. London écrit en slang, dans un style parlé, spontané, familier, alors que Kerouac raconte, romance, dans un tempo jazz, en battant la mesure, dans un style personnel. Ce beat résonnera à l’oreille et au cœur de la génération d’après-guerre.

The Road touchera des millions de lecteurs. C’est une œuvre majeure de la littérature américaine, d’une originalité sans pareille. Elle marquera toute une génération nommée la «Beat Generation». Il inspirera toute une jeunesse qui prendra la route, le livre sous le bras, mais trop tard... l'époque est révolu!

En bref. À 50 ans d'intervalle, Jack London et Jack Kerouac: tous deux ont pris la route et parcouru les États-Unis d’Amérique, au gré des rencontres et des moyens de déplacement. Deux sans-le-sou avides de découverte. Tous deux, conteurs et personnages de leurs propres aventures, pour ne pas dire de leur «vécu». À l’époque de Jack London, on réclamait des routes, à celle de Jack Kerouac, on roulait sur les routes.

Aujourd'hui. La US 66, U.S. Route 66, la Main Street of America, Main Street USA, The Mother Road -la première route transcontinentale goudronnée en Amérique-, n'existe plus ou si peu, ayant été déclassée en 1985. il va sans dire que la célèbre U.S. Route 66 conserve, et conservera, son caractère mythique. D'ailleurs, des groupes multiplient des initiatives pour conserver ce qu'il reste de l'Historic Route 66.

Lire et relire Sur la route de Jack Kerouac, et l'offrir. Mais, dans quelle édition? La plus récente présente la version originale intitulée: «Sur la route: le rouleau original», Gallimard 2010.
Mais quel rouleau??? C'est une légende...
«La légende veut que Kerouac se soit dopé à la benzédrine pour écrire Sur la route, qu’il l’ait composé en trois semaines, sur un long rouleau de papier télétype, sans ponctuation. Il s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près. Le sujet : la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté…[...]», lu sur France Culture.

Pour ma part, je vous conseille trois livres:
[] Sur le route, de Jack Kerouac. Texte intégral, avec des notes et un dossier, publié chez Folio plus, numéro 31, 540 pages. Vous aimez le «hard»,? Il y en a... Que les protagonistes portent des surnoms, n'y change pas grand chose; ils sont nettement
identifiés par l'éditeur. C'est un secret de Polichinelle!

[] Kerouac par Yves Buin, chez Folio biographies. no 17,354 pages. Une biographie reconnue, fort intéressante et bien écrite.Clin d'oeil à Daniel Caux.«Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d'être sauvés, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne bâillent jamais, qui ne disent pas de banalités, mais brûlent, brûlent, brûlent comme un feu d'artifice. », disait le Jazz Poet. Selon Yves Buin, son biographe, Jack Kerouac a formalisé le souffle jazzé, inspiré du saxophone et le phrasé paroxystique de la « forme sauvage » dans les quelques principes de la prose spontanée. Ecrivain psychiatre, également poète et passionné de jazz, Yves Buin a collaboré à Jazz Hot à la fin des années 60 [...]», lu sur France Culture.


[] Jack Kérouac, œuvres complètes, tome 10, de Victor-Lévy Beaulieu (VLB), un essai de 194 pages. C'est un beau livre imprimé sur un papier de qualité crème, généreusement illustré. Ce livre est un incontournable pour connaître Jack Kerouac et son oeuvre: indissociables. Incoutournable pour saisir l'origine profonde et la portée de Sur la route, et la place qu'elle occupe dans son œuvre. Incontournable pour comprendre l'univers de Jack Kerouac, dont les livres ne peuvent, à mon avis, se lire à la pièce. «Jack Kerouac par Victor-Lévy Beaulieu... mais aussi Victor-Lévy Beaulieu par Jack Kerouac... Cet essai de reconstitution d'une vie, d'une oeuvre, d'un destin peut être considéré comme un roman au sens qu'aura peut-être ce mot demain.», Claude Mauriac,Le Monde,1973.

Offrir des Folio... vous hésitez. Alors choisissez la version originale, accompagnée de l'essai de VLB. Un cadeau que la personne choyée n'oubliera pas de sitôt, pour ne pas dire jamais - car il ne faut jamais dire jamais...

Couverture dessinée par Jack Kerouac
Allez, je vous embrasse. À bientôt!

mercredi 13 janvier 2010

"Je préfèrerai toujours ma mère à la justice" - Albert Camus / Pierre Assouline

«Je préfèrerai toujours ma mère à la justice» - Albert Camus. Pierre Assouline a le mérite de situer cette phrase dans son contexte. Phrase bien connue, lancée à tous vents, répétée, reprise, interprétée à qui mieux mieux, tiraillée de tous bords et de tous côtés. Évidemment, quand on pense à sa propre mère, on comprend... Mais Albert Camus est un grand écrivain, un homme connu, une personnalité internationale, ce qu'il dit a du poids.

On sait que Camus, né en Algérie, a pris position sur la guerre d'Algérie et sur l'Algérie française. «Dénonciation du caractère "faciste" du FLN, soutien aux demandes de grâces des condamnés à mort algériens, ralliement à la politique d'intégration», rappelle Pierre Assouline. On pourrait ajouter un et caetera... etc.

Savez-vous quand, où et à quelle occasion -précisément- Camus a prononcé cette «petite phrase» qui allait le suivre jusqu'à aujourd'hui? jusqu'à vous et moi... ? Il fallait être dans le secret des dieux pour le savoir!

Dans la foulée de l'obtention du Prix Nobel de littérature, Albert Camus donne une conférence à la «Maison des étudiants» de Stockholm. C'était le 12 décembre 1957. Un seul journaliste est présent dans la salle, Dominique Birman, du journal Le Monde. Deux jours plus tard, il publie un compte rendu (sans trait d'union...). La presse internationale se lance sur cette phrase «Je préfèrerai toujours ma mère à la justice», qui se répand comme une traînée de poudre. Et voilà, c'est parti... la phrase court, court et court... Elle fait sensation! Dominique Birman a dû, d'ailleurs, produire la bande de son enregistrement pour confirmer ses propos. Camus avait bien prononcé cette phrase. On en cherche le sens. On lui en donne mille et un*.

Mais que s'est-il donc passé dans cette salle de conférence?
Un Algérien l'agresse en lui lançant à la figure cette accusation: «Vous avez signé beaucoup de pétitions pour les pays de l’Est mais jamais, depuis trois ans, vous n’avez rien fait pour l’Algérie ! (le reste se perd dans le brouhaha). L’Algérie sera libre !»

Sommé de répondre, blessé de voir un «visage de haine chez un frère», Camus répond:
«[...]
Je me suis tu depuis un an et huit mois, ce qui ne signifie pas que j’aie cessé d’agir. J’ai été et je suis toujours partisan d’une Algérie juste, où les deux populations doivent vivre en paix et dans l’égalité.
[...]
Il m’a semblé que mieux vaut attendre jusqu’au moment propice d’unir au lieu de diviser. Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie aujourd’hui grâce à des actions que vous ne connaissez pas. C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons en public.
J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice.»

Albert Camus est un homme complexe, difficile à cerner, qui parlait alors d'une situation complexe, inextricable même -qui a changé, mais pas du tout au tout... La guerre d'Algérie, c'est encore un clair-obscur: à preuve, le livre de Laurent Mauvignier, «Des hommes», qui a pour toile de fond la guerre d'Algérie, et les remous qu'il a suscités en France, en 2009... (1)

Lors de la conférence de Stockholm, Carl-Gustav Bjürström -traducteur réputé de Camus-, était aux côtés de Dominique Birman. Il a apporté des précisions à Olivier Todd, qui préparait une biographie de Camus, au sujet la célèbre phrase: «Je préfèrerai toujours ma mère à la justice»
«Par la forme et par le fond, explique Carl-Gustav Bjürström, il a voulu dire: si c’est là ce que vous entendez par la justice, si c’est là votre justice, alors que ma mère peut se trouver dans un tramway d’Alger où on jette des bombes, alors je préfère ma mère à cette justice terroriste.»
Voilà qui est clair, désormais...

Pour (mieux) connaître Albert Camus: l'excellente biographie, de 1188 pages, de Olivier Todd, s'impose... chez Gallimard, (Poche).
«Albert Camus, une vie». En voici le descriptif.

«Camus fut algérien et algérois, journaliste, essayiste, romancier, dramaturge, metteur en scène, acteur... Avec cette biographie, sa personnalité apparaît dans toute sa complexité, grâce à de nombreux inédits dont sa correspondance.
Camus était charmeur et ombrageux, sincère et théâtral, plein de doutes et arrogant. Il voulait être aimé et y parvint souvent. Il cherchait à être compris et n’y parvint pas toujours. Il parla trop de bonheur pour être heureux et serein. Faut-il pour autant l’imaginer malheureux comme Sisyphe?
Dans sa vie privée et ses engagements publics, un Camus inattendu - souvent inconnu - surgit à travers ses prises de position politiques ou artistiques, ses amitiés et ses amours.
Camus reste inclassable, solitaire et solidaire, un frère ennemi de Sartre... Communiste puis anticommuniste, il connaissait le prix humain des idéologies. Il ne voulait être ni victime ni bourreau.
our lui, la souffrance n’avait pas de frontière mais les tyrans avaient toujours la carte d’un parti.
Déchiré par la guerre d’Algérie, Camus vécut aussi les amères victoires et les fécondes défaites de la justice et de la violence. Plus de trente-cinq ans (en 1996) après sa mort, celui qui prétendait ne pas être le Clamence de La Chute - ce juge pénitent qui se vouait à l’enfer ou au purgatoire - redevient un dangereux classique».

Dangereux? Vous lirez, avec intérêt, l'entrevue de Olivier Todd publiée sur Paris (AFP), le 03 janvier 2010, intitulée «Camus est un écrivain dangereux». On l'admettra, Olivier Todd a de la suite dans les idées...

Je vous souhaite une bonne journée!
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Psitt! C'était avant Internet... avant les blogues. Avant... À bon entendeur, salut!
Source principale: l'article «Camus: petite piqûre de rappel», de Pierre Assouline, sur son blogue publié sur lemonde.fr. L'article est ici.
(1) Laurent Mauvignier, «Des hommes». Je suis entrain de lire ce livre dont je pense le plus grand bien. Je vous en reparle.
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