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lundi 30 novembre 2009

Le Pont de la rivière Kwaï - Pierre Boulle- David Lean / Apocalypse - Épisode 5 - tv5

Le Pont de la rivière Kwaï, livre de Pierre Boulle, film de David Lean.Complément à l'émission «Apocalypse» Épisode 5- sur tv5. Pour avoir lu sur la guerre ou avoir vu des films de guerre, on connaît l'importance stratégique des chemins de fer et des ponts. Que sautent les rails, que déraillent les trains! Que sautent les ponts, que sautent les viaducs! Et que ça saute! Et les soldats… de métier ou enrôlés de force, les civils contraints au travail? La guerre, c'est la guerre,! Des deux côtés des belligérants, c'est à qui aura la peau de l'autre pour sauver la sienne. Pauvre humanité...

Le Pont de la rivière Kwaï marque un épisode tragique de la Deuxième Guerre mondiale. Plus de 100000 travailleurs... forcés asiatiques et soldats britanniques ont perdu la vie en construisant, dans des conditions inhumaines imposées par l'Armée Impériale Japonaise, un pont et une ligne de chemin de fer reliant la Birmanie et la Taïlande. Fait troublant le colonel Nicholson «l'esclave» en arrive à fraterniser avec le colonel Saïto «le maître». Au point que tous les deux s'affairent à détruire le dispositif de sabotage du pont... de «leur» pont, dispositif que colonel Nicholson a découvert. Troublante collaboration... au mépris de la vie de ses propres soldats.

Ne manquez pas l'émission «Apocalypse, la 2e Guerre mondiale». Épisode 5: L'étau (1942-1943), sur tv5, diffusée lundi le 30 novembre à 20h et rediffusée mardi à 13h00. L'étau se resserre sur Hitler et sur son «invincible» Wehrmacht. Des combats acharnés font fureur sur tous les fronts. On est aux portes de l'enfer.

En premier lieu, repassons les évènements clefs. Suivront la présentation du film Le Pont de la rivière Kwaï, et un extrait vidéo.

[] Les Russes tiennent toujours à Stalingrad et le front de l’Est piétine.

[]
Dans l’Atlantique nord, les Alliés parviennent à réduire la menace des sous-marins allemands.

[] À El-Alamein, dans le désert d’Égypte, l’Empire britannique stoppe l’avance dangereuse des troupes de Rommel vers le canal de Suez.

[] Les Britanniques et les Américains ouvrent un nouveau front dans le Maghreb.

[] Pour sécuriser la côte méditerranéenne en France, Hitler envahit la “Zone Libre”, et intensifie les rafles de Juifs partout en Europe.

[] Hitler est impuissant face à la contre-attaque du général Joukov à Stalingrad et ne peut déjouer l’encerclement de ses troupes. Il tente une dernière offensive contre l’Armée rouge à Koursk. En vain

[] Au même moment, les Alliés débarquent en Sicile. L’Italie change de camp...

L’étau se resserre autour des forces de l’Axe en Europe.
Plus que jamais, Hitler est déterminé à se battre jusqu’au bout.


Le Pont de la rivière Kwai, The Bridge on the River Kwai, de David Lean, d'après le roman Pierre Boulle,
en couleur, 1957. Durant la Seconde guerre mondiale, un détachement de l'armée britannique fait prisonnier par les Japonais est conduit, à marche forcée,au bord de la rivière Kwai, en Birmanie. Le colonel Saïto, chef du camp, veut les contraindre à construire un pont sur la rivière, sur lequel doit passer un train d'importance stratégique.
Le colonel Nicholson refuse en invoquant la Convention de Genève (never mind! -en japonais). Pour le contraindre, Saïto fait subir aux prisonniers des sévices jusqu'à ce que le colonel Nicholson cède. Le colonel et ses soldats construisent le pont, tout en voulant démontrer la supériorité de l'armée britannique. Il faut les voir : torses bombés, sifflet au bec, en avant, marche! Mais pour Saïto, les Anglais sont méprisables: ils n'ont pas honte d'être battus, d'être soumis; lui, il se ferait hara-kiri.
Entre temps, Shears, un prisonnier américain -un sauve-qui-peut-, réussit à s'échapper du camp. Il sera forcé d'y revenir (et de quelle façon!) pour guider le colonel Warren, dont le commando est chargé de dynamiter le pont. Au final, Shears, Saïto et Nicholson sont tués, celui-ci tombe sur le détonateur et déclen
che l'explosion. Encore ici, dans ce film, fin tragique des héros-victimes, ironie du sort. Absurdité de la guerre.





Pour voir la fin du film, et entendre la célèbre musique composée par Malcolm Arnold, veuillez cliquer ici.

Demain, je vous écrirai un billet doux...

dimanche 29 novembre 2009

Écoutez! Alain Lefèvre - Yanick Villedieu - Lorraine Pintal / Musique - Science - Lecture

Écoutez! Alain Lefèvre, Lorraine Pintal, Yanick Villedieu. Au programme: Musique - Lecture - Science et technologie, pour un dimanche en beauté, le dernier du mois de novembre 2009. Déjà! Tempus fugit, utere. Le temps s'enfuit... sache t'en servir! Aujourd'hui donc, pour passer de bons moments, je vous propose 3 émissions radio exceptionnelles, riches en contenu, animées avec brio, des émissions qui sauront vous captiver. L'émission personnelle de Alain Lefèvre sur Espace Musique. «Les années lumière» avec Yanick Villedieu. «Vous m'en lirez tant» avec Lorraine Pintal.

Écoutez... Alain Lefèvre!

Je vous invite à écouter l'excellente émission de Alain Lefèvre, notre pianiste bien-aimé. Sensible, l'émotion à fleur de peau, près des amateurs de belle musique comme un ami très cher, un homme cultivé et raffiné, un homme simple. Alain Lefèvre présente des choix musicaux rares. Il partage aussi des anecdotes et des confidences sur le milieu de la musique classique. (Espace Musique)

Chaque dimanche, dès 10 heures, il nous offre des découvertes, et nous laisse le temps d'écouter.
Magnifique! Les émissions sont disponibles en différé.

Aujourd'hui, c'est la dernière de 2 émissions. «Portrait du très grand chef d'orchestre allemand Claus Peter Flor.»

Un mot le pianiste. Acclamé par la critique sur la scène internationale, le pianiste québécois Alain Lefèvre soulève l'enthousiasme des foules partout où il se produit. Musicien hors du commun, le Los Angeles Times l'a déjà qualifié de « héros », le Washington Post, de virtuose « foudroyant ». Il poursuit aujourd'hui une carrière internationale fructueuse en offrant des concerts sur différents continents.
Consulter Espace Musique. Suivez le lien ici.

Écoutez... Yanick Villedieu!
Pour briller... ne manquez pas l'émission «Les années lumière», diffusée le dimanche à 12h15 en direct sur la Première chaîne de Radio-Canada, ou en différé.

Aujourd'hui, on abordera le sujet de la «fabrication d'une peau de synthèse à partir de cultures de cellules souches», et d'autres sujets en science et technologique.Chaque dimanche, Sophie-Andrée Blondin présente une entrevue avec l'auteur des «Années lumière.

La semaine passée, l'auteur était Nicolas Gauvrit:
Qu'est-ce que le hasard?* Existe-t-il vraiment? Mathématicien à l'Université d'Artois, Nicolas Gauvrit a publié Vous avez dit hasard? aux éditions Belin pour la science. Son livre révèle pourquoi un tiers des personnes interrogées répondent 7 quand on leur demande un chiffre au hasard, et traite de bien d'autres mystères aléatoires.
Pour en savoir plus, cliquez ici.

Écoutez... Lorraine Pintal!
Lorraine Pintal, animatrice de l'émission «Vous m'en lirez tant» vous propose, chaque semaines, un menu fort attirant. Écoutez l'émission diffusée en direct sur la Première chaîne de Radio-Canada, le dimanche à 14h, ou en différé. Une émission vivante qui présente des auteurs et des livres qui font l'actualité littéraire. Écoutez-la une fois... et vous l'adopterez!

Voici les auteurs dont les œuvres seront abordées cette semaine à l'émission:
  • Gilles Boulet, Jacques Lacoursière et Denis Vaugeois, Le Boréal Express: journal d'histoire du Canada 1524-1760
  • L'étreinte des vents, Les presses de L'Université de Montréal, 2009.
  • Laurent Mauvignier, Minuit, 2009.
  • Gaétan Nadeau,Angus, du grand capital à l'économie sociale Fides Fides, 2009.
  • José-Carlos Somoza,La clé de l'abîme, Actes Sud, 2009.
  • Collectif, 100 000 ans de beauté, Gallimard, 2009.
  • « Qui a peur du numérique?», publié dans la revue Entre les lignes, volume 6, numéro 2, hiver 2010.
Pour vous rendre sur le site de l'émission, cliquez ici.

Sur cette page, lisez le Babillard. Participez à un concours et... gagnez le livre 100 000 ans de beauté! Un magnifique coffret!
Pour des informations détaillées, lisez mon billet du 17 octobre 2009, intitulé «100 000 ans de beauté» - Gallimard» [oui, la page existe].


* Tempus Fugit - Le temps s'enfuit. C'est aussi le titre d'un livre que j'ai découvert par hasard. Présentation du livre.

Quel lien y a-t-il entre une pipe en merisier, un amoureux déçu, un rêve d'enfant, l'errance volontaire, Leonard Cohen, la menace de l'orage, un nid de serpents, un bouchon sur l'autoroute, de la peinture desséchée et les endives aux jambons ?
C'est le temps qui passe, détruit, promet, trahit et, surtout, qui influence onze écrivains-blogueurs francophones. Parfois cyniques, toujours poignantes, leurs nouvelles inspirées d'une série d'images abstraites de la photographe makuramis nous transportent dans des vies parallèles si différentes et pourtant si proches.
Ces auteurs venus de France, de Suisse et du Québec nous prouvent une fois encore que la blogosphère est un nid de talents incontestables !


Un excellent dimanche! Ne soyez pas nostalgique... Vita e bella!

samedi 28 novembre 2009

Cinéma. «The Road» - L'apocalypse - Cormac McCarthy - John Hillcoat

Cinéma. «The Road», l'apocalypse, selon Cormac McCarthy; le film de John Hillcoat. La sortie en salles du film -d'abord présenté à la Mostra de Venise- ramène le roman de Cormac McCarthy, dans l'actualité littéraire et cinématographique. «"The Road" retente le saut périlleux de la littérature au cinéma», écrivait l'envoyé spécial du journal Le Monde, à la Mostra. «Les grands livres sont-ils adaptables au cinéma?», se demandait-t-il. Ce qu'il restait à voir... en voyant le film. Voilà, c'est fait.
Examinons donc, ensemble, ce qu'en disent les critiques de cinéma qui ont vu le film. Mon échantillon comprend 5 comptes rendus, ceux du journal Le Monde et de l'Agence France-Presse (AFP), à Mostra de Venise; et, trois articles récents parus sur Tv5.org, sur Cyberpresse, par Marc Cassivi et dans Le Devoir, par Odile Tremblay.

Les acteurs et l'actrice.
Viggo Mortensen -hagard, le visage émacié- et Kodi Smit-McPhee incarnent respectivement l'homme et l'enfant, le père et son jeune fils. Dans le roman, ils ne portent pas de nom et leur physique n'est pas décrit: ce sont deux «êtres» qui errent dans un monde qui n'existe plus. Ils errent dans un no man's land, obligés de se protéger contre les hordes sauvages. L'humanité a régressé au point de pratiquer le cannibalisme.

Il faut savoir gré à John Hillcoat d'avoir évité de récupérer ce récit en film de genre, avec surenchère de scènes d'horreur et d'effets spectaculaires. Des forfaits qui sont, à mon avis, à la limite de l'insupportable dans le roman. Ces scènes d'horreur, je le précise, sont essentielles dans le roman.

Charlize Theron joue le rôle de la mère de l'enfant. Elle se suicide par désespoir au début du roman. Seuls au monde, le père et l'enfant prennent la route, à pieds et se dirigent vers le Sud, espérant y trouver leur salut. Mais... le bleu du ciel ne sera pas au rendez-vous... Une fin dure, bouleversante, et qui m'a chavirée. Seulement à y repenser, les larmes me montent aux yeux. La route a été longue et pénible, ces deux êtres attachants feront face à un «dead end».

«Robert Duvall, en vieil homme errant, est méconnaissable et «extraordinaire en vieillard aux yeux voilés.

Les images
«Souvent très retouchés par ordinateur ou entièrement numériques, les paysages au ton gris métallique sont d'une grande beauté» (AFP). Le Monde dit que: «L'essentiel de son travail (John Hillcoat) a été de créer un climat visuel.» Odile Tremblay souligne «le travail sur la lumière estompé, les teintes sépia qui baignent le film (malgré certaines scènes où le soleil paraît trop présent). Plusieurs images magnifiques... Un travail immense et méritoire fut accompli pour rendre l'univer de toutes les détresse...»

La musique

«Sobre, mais obsédante, la musique originale composée par Nick Cave contribue avec efficacité à l'atmosphère angoissante du film», lit-on sur Tv5.org. Marc Cassivi est d'avis contraire: «Où le film rend... moins justice au roman de Cormac McCarthy, c'est dans sa musique. Pas celle, métaphorique, de sa réalisation [le roman a sa propre musicalité, et le film a la sienne], mais dans les notes noires, bien concrètes, de sa bande sonore. Le travail d'esthète du romancier commandait à mon sens une musique, sourde, inquiète, aérienne.» Pour lui, la musique de Nick Cave, «en constante rupture avec le récit tend trop souvent vers le sentimentalismeOdile Tremblay exprime de sérieuses réserves: «La musique, surtout au milieu des segments avec l'épouse, met du rose et des violons sur une désolation appelant des accords brisés
L'insertion des images de l'épouse fait justement problème...

Les flashbacks
«Resserrant la narration et ajoutant quelques flashbacks mettant en scène un univers familial harmonieux d'avant la catastrophe qui était absent du roman, il gomme l'ambiance énigmatique tissée par McCarthy.» (AFP) Pour Le Monde: L'homme et l'enfant «traumatisés par le suicide de la mère de famille dont l'obsédante présence est évoquée en flash-backs lumineux (...)».
Lumineux, peut-être, mais ajoutés et sans aucun rapport avec le roman. Un gommage pour alléger le roman?

La conclusion des comptes rendus
L'Agence France Presse. «Mais au final le cauchemar mis en scène par The Road ne bouleverse pas le spectateur.»

Le Monde. «John Hillcoat s'attache aux rapports père-fils, à la veine philosophique de propos, à sa portée métaphorique. Car The Road est une invitation à s'interroger sur les réflexes de l'être humain, ses pulsions de sauvagerie (...)», etc. La veine éducatrice du père, que la situation pousse à partager de façon primaire le monde entre les bons et méchants, est "réformée" par la vision plus charitable du gamin, qui pousse l'adulte à ne pas laisser des innocents démunis au bord du chemin.»

Tv5.org. «Mais au final le cauchemar mis en scène par «The Road», dont certaines séquences flirtent avec le film d'horeur, ne bouleverse pas le spectateur.»

Marc Cassivi. «Ce n'est pas un mauvais film. Mais ce n'est pas non plus un très bon film. Oeuvre moyenne se fondant dans un magma d'œuvres moyennes.» Il pose la question: «Existe-t-il des romans inadaptables au cinéma? Peut-on excuser à un film mineur de s'inspirer d'une œuvre majeure? John Hillcoat, qui n'a rien de Gus Van Sant, risque de l'apprendre à ses dépens.»

Odile Tremblay. «À l'écran, John Hillcoat n'a pas totalement manqué son coup... il a juste évacué l'essentiel: l'immense charge émotive.» Elle ajoute:«Et que dire du happy end à contresens, sur des scènes de famille gentillette, là où la lumière n'avait pas sa place? Le fil, en tâchant d'alléger la charge, en a égaré la portée.»

Ma conclusion
Me basant sur les comptes rendus, j'en arrive à conclure que le film, sans les ajouts, sans le happy end, et sans le gommage, aurait pu réussir -haut le jambe- le saut périlleux de la littérature au cinéma. John Hillcoat n' a pas su aller jusqu'au bout...

Une question se pose: à qui s'adresse le film? À ceux et celles qui ont lu le roman... et qu'il risque de décevoir? Au public qui ne l'a pas lu et que l'on craint d'effrayer? D'ennuyer même...

Je vous le dis, tout de go, un film qui ne rend pas rend pas l'atmosphère (l'ambiance) d'un roman: je déteste. Dans ce cas de «The Road» de Cormac McCarthy: c'est une trahison. Pourtant, John Hillcoat s'était fixé comme objectif de rester le plus fidèle possible à l'esprit du livre» Qu'est-ce que veut dire le «plus fidèle possible»?
J'ai gardé au creux de l'oreille, la réplique de Arletty à Louis Jouvet dans l'Hôtel du Nord (1938), de Prévert et Carné.
__ «J'ai besoin de changer d'atmosphère.» (Monsieur Edmond)
__ «Atmosphère! Atmosphère! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère?» (Raymonde)

vendredi 27 novembre 2009

Vu du banc - Guy Foissy. Attali - Finkielkraut - Delerm - Sollers

Vu du banc, livre de Guy Foissy. Paroles d'écrivains: Attali - Finkielkraut - Delerm - Sollers. Dans «Vu du banc», de Guy Foissy (L'Harmattan, 2009), le personnage anonyme, assis sur un banc, regarde passer les gens, regarde passer la vie. Au théâtre: ce personnage est incarné par un comédien qui monologue... à haute voix. Dans la vie: ce pourrait être vous ou moi, assis sur un banc dans un parc (brrr)*, monologuant... ou soliloquant. Dans l'actualité littéraire... et... sportive: assis sur un banc du stade -ou dans un fauteuil devant la télé- Attali, Finkielkraut, Delerm, Sollers regardent le match de football France-Irlande. Mais que voient-ils au juste? Une main! Pas n'importe laquelle... non, messieurs dames, la main de Thierry Henry. Oh! Alors, la «fine fleur de la République des lettres» monologue, si je puis dire ainsi, sur la tragédie française. Et moralise...


Paroles d'écrivains recueillies par David Caviglioli

Jacques Attali: «Nous sommes tous des Irlandais.» David Caviglioli ajoute: «En réalité, il parlait surtout pour lui.»
Alain Finkielkraut: «...chanter une victoire ou pleureur "cum grano salis" en case de défaite.» Quid? Il se serait lamenter, mais avec réserve. Caviglioli nous informe que la locution latine fleurie est tirée de Pline l'Ancien dans «Histoire naturelle.» Il s'agit d'un antidote plus facile à avaler avec un peu de sel. Une peur bleue pourrait aussi aider à l'avaler sans faire le difficile... à ce qu'il me semble.
Philippe Delerm: Il ne comprend pas le refus des institutions à instaurer le contrôle vidéo. «Hier, dans le stade, personne n'a vu la main. En revanche, tous les téléspectateurs ont pu le (sic) voir, presque en direct.»
Philippe Sollers: «Je trouve que c'est beaucoup de bruit pour pas grand chose. Cette affaire prend une dimension disproportionnée. Il suffit d'une anecdote pour que la machine s'emballe (...). L'autre chose, c'est le déluge de morale que ça provoque. On met de la morale partout maintenant.»
La main de la honte! La main de la discorde! Attali rappelle «L'acte inqualifiable de Zidane! Mauvais exemple, etc.
Seul Sollers ajoute à ses propos un zeste de littérature... «Nous vivons à une époque de régression spectaculaire. Mettez "spectaculaire" en italique, en hommage à Debord
Ces écrivains seraient-ils en train de se faire la main pour leur prochain roman? Football, morale et littérature: curieux triangles, tout de même!

Eh bien, retournons vite sur le banc de Guy Foissy pour lire 17 histoires (nommées 17 bancs).
Si un comédien les interprète pour nous: fort bien! Sinon, nous lirons ces 17 histoires nous-mêmes. Elles sont courtes, elles sont «parlantes», pleines d'esprit et d'observations fines.
Sur ce banc, on voit bien des choses, on réfléchit... C'est la vie, quoi! Parmi les histoires que vous pouvez lire ci-après, ma préférée est la «Bougeotte» ou «Douzième banc» (comme on dit douzième chapitre).
«C'est fou ce que les gens bougent. / C'est fou ce que les gens ont envie de bouger. / C'est fou ce que les gens ont besoin de bouger. / Quand je dis les gens.. / Quand on est quelque part il y a comme qui dirait urgence à être ailleurs»

Voici des extraits interactifs de «Vu du banc», de Guy Foissy tirés de Google Livres.



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*Psitt! Personnellement je me tiendrais debout, en arrière du banc, les mains appuyées sur le dossier pour éviter les... les hémorroïdes. Et ça, juste à penser à Rudy Descars dans «Fanta», «Trois femmes puissantes», de Marie NDiaye.
Illustration: «Miniature 22» Karo Alexanian. Mixte. Oeuvre encadrée. Galerie L'Harmattan, Baie-Saint-Paul (Québec)

jeudi 26 novembre 2009

(2) Le français a changé ma vie - Lettre à un jeune immigrant - Alain Stanké

«Le français a changé ma vie», livre récent de Alain Stanké (Michel Brûlé). Cet «essai-témoignage»* Alain Stanké nous laisse entendre sa voix, familière et rieuse, qui n'a rien de «facétieux»*. Le rire est le bouclier du malheur! Dans la «Lettre à un jeune immigrant», l'auteur clame son amour pour la langue française et le Québec. Il incite le «jeune immigrant» à apprendre le français, à s'adapter, à s'acclimater, et à aider ses parents dans l'apprentissage de la langue. Deux lectures qui se complètement. Alain Stanké a, peut-être, la tête en France?* -ou ailleurs comme Jules Verne-, mais, chose certaine, il a le cœur au Québec. Et un grand cœur. Laure Conan, Victor-Lévy Beaulieu, Jean-Claude Germain, il les cite dans sa lettre.

Dans son livre «Le français a changé ma vie», en plus de livrer son témoignage, Alain Stanké relève des enjeux majeurs reliés au français. À ce sujet, Louis Cornellier écrit qu'il «refuse de se mouiller franchement sur la plupart des sujets.» Développer ces sujets aurait, à ce que je pense, créé une excroissance, un essai-essai dans l'essai-témoignage... À ce que je comprends, Alain Stanké nous dit, simplement, ce qui le préoccupe. «Le français qui fait vivre au Québec, c'est un combat sociopolitique quotidien...»*. Eh bien soit! Alain Stanké «semble l'ignorer»*... hein! Il n'en parle pas. Pardi, c'est son choix!

Le livre de Alain Stanké vous charmera, vous surprendra, vous fera rire. Bref, un bon moment de lecture! Le 2e extrait de sa «Lettre à un jeune immigrant», datant de 2004, est tout à fait d'actualité... Lisez-la, vous verrez bien...

(2) Lettre à un jeune immigrant

(...) Tiens, moi qui t’écris, lorsque je suis arrivée en France, tout de suite après la guerre, je n’avais que onze ans. Je ne parlais pas un traître mot de français. Je parlais (survie oblige), le lituanien, le polonais, le russe et l’allemand … mais, tu te doutes bien qu’en France, toutes ces langues ne m’étaient pas très utiles. Les petits Français n’allaient tout de même pas les apprendre juste pour me faire plaisir, histoire de me faciliter les communications. Normal : ce n’est pas aux autres de faire l’effort, c’est à nous !

À l’école primaire, lorsque j’ai fait ma première dictée en français, une malheureuse petite dictée d’une page, j’ai récolté 102 fautes. Un record sans doute jamais égalé depuis… C’ÉTAIT LA HONTE ! Tu imagines bien que mes petits copains ne se sont pas gênés pour rire de moi : le petit étranger… le seul blond aux yeux bleus qui avait réussi à battre le record des pires cancres de la classe… Tordus de rire, écroulés qu’ils étaient, les petits camarades!
(...)

(...) Je me souviens avoir pris, à ce moment précis, une des plus importantes décisions de ma vie : celle de convertir ma honte en motivation. Convertir le désespoir et mon abattement en une occasion de devenir meilleur. (...) Tu vas rire : mais je me suis juré de mettre toutes mes forces, toutes mes énergies, toutes mes prières pour apprendre le français de manière à le parler aussi bien et, si possible, encore mieux que les Français eux-mêmes !
(...) Voilà ce que je me suis dit : «Plus tard, je parlerai plus mieux française que vous et je vous merdrai tous… et vous me direz merci d’avoir venu!» Eh bien, tu me croiras si tu le veux, mais, un an plus tard, oui, exactement douze mois après cette flamboyante et… mémorable dictée, je remportais le « deuxième prix de français »-non pas de ma classe, mais de TOUTE l’école St Pierre de Montrouge du XIVe arrondissement de Paris. Et pan !

(...) Pour marquer le coup on m’a remis un beau diplôme enluminé, ainsi qu’un superbe livre relié de couleur rouge, doré sur tranches, sur lequel était écrit : DE LA TERRE À LA LUNE . J’avais l’impression que le grand Jules Verne avait écrit ce livre spécialement pour moi. Le beau livre DE LA TERRE À LA LUNE couronnait parfaitement le chemin que je venais de parcourir. Tu penses bien que ce livre je ne m’en suis jamais défait ! Si tu me le permets, je voudrais ajouter quelque chose à ce propos. Par la suite, quand j’ai débarqué au Québec j’ai exercé plusieurs métiers (sans doute parce qu’en pratiquant plusieurs métiers simultanément je voulais avoir l’impression de vivre davantage, qui sait ?) En tous les cas j’ai toujours cherché à ne pas faire de ma vie quotidienne…une vie de tous les jours. Je suis donc devenu, journaliste, animateur, producteur et éditeur. Il n’y a sans doute jamais rien pour rien dans la vie.
Figure-toi qu’au cours de mes 42 années d’éditeur j’ai publié plus de 2,000 titres, (tout un accouchement !) parmi lesquelles six manuscrits ORIGINAUX de nul autre que… le célèbre Jules Verne ! Des manuscrits qui furent découverts après la mort du grand écrivain et dont la prestigieuse Société Jules Verne de Paris a jugé bon de m’en confier, à moi, petit éditeur québécois, la publication exclusive pour le monde entier. Je te gage que jamais personne n’a vraiment compris à quel point j’étais fier d’être devenu - (exactement 50 ans après avoir reçu mon prix) - « l’éditeur officiel » de ce même de Jules Verne.

Je ne connais rien de toi. Je ne sais pas si tu es noir ou si tu es blanc, si tu es catholique ou musulman. Tout ce que je sais c’est que tu es un immigrant. Il se peut même que tes parents fassent partie du groupe des « allophones » et qu’ils éprouvent quelque difficulté à apprendre le français. Il est donc fort probable qu’ils comptent sur toi pour assumer bien des charges. Tout un fardeau pour tes frêles épaules ! Certes, c’est beaucoup te demander mais tu verras, c’est très stimulant et, en fin de compte, pas mal valorisant. Ainsi motivé, tu parviendras, toi, à maîtriser la langue beaucoup plus rapidement.
(...)
(...) c’est PAR CHOIX que je suis devenu Québécois ! » À bien y penser, un être humain n’est rien d’autre qu’un HASARD qui se fait DESTIN. À un moment donné j’avais pris l’habitude de faire savoir aux gens – (qui prisent particulièrement les étiquettes, les frontières et les passeports) – que ma chambre à coucher à moi c’était la terre tout entière.
(...)
Choisir, c’est renoncer à tout le reste ! Et puis, comme dit mon ami Victor-Lévy Beaulieu dans son livre L’HÉRITAGE: «Lorsqu’on ne choisit pas, on ne peut pas aimer ni les choses, ni les êtres. Au mieux peut-on les voir avec indifférence.»
Jean-Claude Germain, lui, a eu la gentillesse de me dire un jour ces mots qui ont eu pour moi, l’effet d’un baume. Je te les répète car ils s’appliquent aussi à toi.
Il a dit: «On peut naître Québécois partout dans le monde… mais on le découvre seulement quand on vient vivre au Québec.» (...)

Il faut que tu le saches que l’on beau être quelque 100 millions *à parler la belle langue française dans le monde, il arrive pourtant qu’on ne se comprenne pas toujours. Il y a parfois des mots qui – même s’ils sont français – n’ont pas la même signification ici qu’en France (et inversement). Tiens, moi qui t’écris, je l’ai expérimenté à mes dépens en arrivant à Montréal. Je te raconte... (...)

Pour bien s’acclimater, il faut pouvoir communiquer avec les autres. Dans ce sens l’écriture est un outil indispensable car L’ILLETTRISME c’est L’EXCLUSION ! Les analphabètes sont gravement perturbés et gênés dans leur vie quotidienne, dans leur
vie professionnelle ainsi que dans leur épanouissement. Ils vivent l’exclusion doublement : par une participation réduite à la vie sociale, et par la carence de tout ce que l’écrit apporte de spécifique. Pour écrire une lettre, trouver un emploi, signer un bail, s’orienter, il faut nécessairement savoir lire et, ne pas le savoir, nous EXCLUT même dans une société d’images comme la nôtre... (....)

Lire est un entraînement. On apprend à lire en lisant ! Et c’est en lisant que se forge l’amour de la langue. (...)
Prends toujours le temps de lire car le livre, vois-tu, c’est comme une partition musicale. (...) Le but de la lecture, ce n’est pas de connaître davantage de livres, mais de mieux connaître la vie. L’écriture c’est ce qu’il y a de plus important dans la vie de tous les jours. (...)
(...)

Je te prie d’agréer, mon cher ami, l’expression de mes sentiments d’espoir en l’avenir : en TON AVENIR !
Signé : Alain Stanké,

P.S. Je voudrais juste te dire qu’ALAIN STANKÉ ce n’est pas mon vrai nom. J’ai pourtant vécu sous ce faux nom la plus grande partie de ma vie. Je peux bien te le dire à toi, ( et ça va sûrement te faire sourire), mais mon vrai nom – (témoin de mes origines) – celui qui est toujours inscrit dans mon passeport canadien, c’est : ALOYZAS-VYTAS STANKEVICIUS. Il est vraiment imprononçable… Crois-moi : on ne renouvelle pas le monde, mon garçon !
On s’adapte ! On s’acclimate !
__
Photo: Sculpture de Alain Stanké. «Un coeur se livre». Peuplier, 1994.
Note.
Alain Stanké a de la verve... Sa «Lettre à un jeune immigrant» compte plusieurs pages. C'est en fait une conférence livrée sous forme de lettre. Une idée originale, et fort pertinente dans le contexte, car elle crée des liens amicaux.Les majuscules sont de l'auteur. J'ai mis en rouge ou en bleu des passages pour faire ressortir certains propos et faciliter la lecture de l'extrait.
Source: Les conférences de Alain Stanké, sur son site.
* Critique: Louis Cornellier, «Le français fait vivre», le journal «Le Devoir» des samedi et dimanche 21 et 22 novembre 2009.

mercredi 25 novembre 2009

(1) Lettre à un jeune immigrant - Alain Stanké

La «Lettre à un jeune immigrant», inspirée par la «Lettre à un jeune poète» de Rainer Maria Rilke, de Alain Stanké révèle son parcours, sa joie de vivre et son profond humanisme. Et son amour de la langue française apprise à la dure. Cette lettre est la meilleure introduction qui soit à son essai «Le français a changé ma vie» (Michel Brûlé, 224 p.) Louis Cornellier en a fait une critique dans «Le Devoir» des samedi et dimanche 21 et 22 novembre 2009. Lettre et critique me serviront de point d'appui pour vous entretenir de cet essai plein de vie. L' extrait qui suit est un échantillon de son écriture enlevée et joyeuse.

Lettre à un jeune immigrant

As esu labai patenkintas kad mane jus uzkvietet su jumis pakalbéti apie
Je suis heureux que m’ayez invité afin que je puisse bavarder avec vous

imigrantu gyvenima kuri as gerai pazystu irkuris – tikrai sakant – yra nelengvas.
sur la vie des immigrants que je connais bien – et qui, soit dit en passant – n’est pas facile.

Bon, j’imagine que vous n’avez rien compris. Rassurez-vous on n’est pas aux INSOLENCES D’UNE CAMÉRA!* Non. Si j’ai pris la liberté de vous parler en lituanien c’est tout simplement pour vous faire vivre, - un court moment, - ce que peut ressentir un immigrant lorsqu’il se retrouve dans un pays qui N’EST PAS LE SIEN, parmi des gens qui ne parlent pas SA langue. Un peu déroutant, n’est-ce pas ?

Le lituanien, soit dit en passant, est une des plus vieilles langues parlées au monde (une langue qui dérive du sanscrit c’est-à-dire de l’indo-aryen dans laquelle sont écrits les grands textes brahmaniques de l’Inde). C’est ma langue maternelle. Je ne l’ai jamais oubliée. Mais, ne soyez pas inquiets : les propos qui vont suivre seront en français. Vous pourrez donc les comprendre… même s’ils ne s’adressent à vous qu’accessoirement puisque, - comme l’indique votre programme, - je suis venu livrer ici une communication (à l’exemple de Rainer-Maria Rilke), intitulée LETTRE À UN JEUNE IMMIGRANT.

Permets-moi de t’appeler « ami » car, moi aussi, j’ai immigré et… pas qu’une fois ! Je crois donc, que ce que tu vis en ce moment, Il ne m’est pas totalement étranger. Je me présente : je suis venu au monde en Lituanie, un pays de l’Europe de l’Est, au bord de la mer Baltique, au sein d’une famille bien nantie. Dans mon pays, mon père jouissait d’une grande réputation. Notre maison était un vaste domaine où s’affairaient jardiniers, cuisiniers, gouvernante, femmes de chambre et toute une armée de serviteurs qu’on ne voit plus aujourd’hui que dans les vieux films. Nous étions « à l’aise » au point de ne jamais aller à l’église avec les mêmes vêtements deux dimanches de suite.
« Le bonheur mur à mur »

Mais un jour, tout s’est écroulé. À l’âge de cinq ans je me suis retrouvé brutalement sur un peloton d’exécution, avec un soldat russe qui me pointait son fusil dans le dos. Mais je n’ai pas eu peur. Mais ne pense surtout pas que c’était de la bravoure ! Mais non, c’était normal : figure-toi que je n’avais jamais vu de fusil de ma vie. Je ne savais même pas à quoi ça pouvait servir ?
Sauvé par miracle j’ai voulu revenir à la maison… mais là : PROBLÈME !

On n’avait plus de maison. Fini. Terminé. Bonjour la cuisinière, adieu le chauffeur privé et bye-bye le jardinier ! Par les jours qui ont suivi, il a fallu vivre dans la clandestinité et pour survivre, trouver de quoi manger en fouillant dans les poubelles. C’est à ce moment précis de ma vie que j’ai compris que jamais rien – sur cette terre – n’est permanent. Rien n’est jamais définitif ! Tout ce qui nous arrive de bon, comme tout ce qui nous arrive de pénible. J’ai aussi appris ce que signifiait : être un « ex »… Cet « ex », si l’étymologie a un sens, signifie que l’on a quitté un état ou un lieu pour un autre.

L’EXILÉ, tout comme L’EXPATRIÉ, a quitté sa chère patrie. L’EXPULSÉ ou L’EXPROPRIÉ ont quitté, de force, un endroit où ils seraient bien restés, au chaud. L’EXCLUS – (un état que j’ai aussi bien connu) – a été chassé de la société, du confort, de la sécurité, de l’abondance, du travail et des loisirs. Expulsé, en quelque sorte, d’une vie paisible, d’une vie normale. Éloigné d’un lieu où l’existence est simplement humaine. Je ne voudrais pas t’ennuyer dans ma lettre, en te racontant ma vie dans tous ses détails. À ce chapitre tu en as probablement autant à dire que moi. Mais puisqu’on est entre nous, je peux te faire une confidence : figure-toi qu’il n’y a rien que je déteste plus que de raconter mon passé. Je préfère parler d’avenir.
Après tout : On ne SUBIT pas l’avenir, ON LE FAIT !
(...)
TOUT EST ENCORE POSSIBLE. Une terre d’accueil où tu pourras choisir ton destin dans la mesure où tu seras prêt à y mettre les efforts voulus, une nouvelle patrie où tu pourras réussir si seulement tu poursuis ton but sans relâche et si tu t’en donnes la peine. Ouvre-toi. Ose les vraies communications, celles du cœur, les communications qui établissent des relations, celles qui créent des liens.

Laure Conan, auteur québécoise, disait : « On ne doit jamais avoir honte de ses origines. C’est ça qui fait la force d’un peuple ! » De son côté, l’auteur de l’ÉTRANGER, Albert Camus trouvait impensable que l’on puisse souhaiter transformer l’espèce humaine en un seul peuple indiscernable. Nous ne sommes tout de même pas des fourmis ! « L’unité ne signifie pas la totalité mais son contraire, disait-il. C’est l’exaltation des différences. Tu n’es pas moi, mais tu es mon égal. Ta différence m’est nécessaire car elle m’enrichit. » En effet, chacun de nous est différent, exceptionnel, unique et incomparable ! Personne au monde ne peut acquérir ta somme de talents, d’idées, d’aptitudes ou d’émotions. Personne au monde n’a ton apparence, ni la mienne. Personne, nulle part, ne parle, ne rit, ne marche et ne fait les choses comme toi ou moi. Être différent, ce n’est pas être mieux ou moins bien. Être différent, c’est prendre conscience de ses talents et de ses manques.

C’est aussi reconnaître combien les autres nous sont précieux avec leurs différences qui éclairent les nôtres. Je crois finalement qu’on n’existe que si on est différent. C’est peut-être ça, la définition de l’existence ? Lorsqu’on arrive à reconnaître l’existence des différences physiques et culturelles chez nous-mêmes et chez les autres on comprend alors qu’on peut-être beau en mesurant 6 pieds tout comme en mesurant 5 pieds, qu’on peut accepter d’avoir des cheveux blonds, d’avoir la peau noire ou blanche, qu’on n’a pas à avoir honte d’avoir de grands pieds (ou des doigts comme moi), qu’on peut vénérer la Sainte Vierge ou le Coran.

L’auteur du Petit Prince, Antoine de Saint- Exupéry dit, en parlant de la différence «Si je diffère de toi, loin de te léser, je T’AUGMENTE ». J’ai la présomption, l’outrecuidance, moi, de vouloir retoucher cette célèbre citation et, au lieu de dire; « Si je diffère de toi, loin de te léser, JE T’AUGMENTE…», j’aimerais plutôt dire: Si je diffère de toi, loin de te léser, JE M’AUGMENTE !(1) Lettre à un jeune immigrant - Alain Stanké

J'espère que vous appréciez cette belle lettre de Alain Stanké. Revenez demain pour la suite...
... qui commence par ses mots: «Tiens, moi qui t'écris, lorsque je suis arrivé en France...

À demain, sans faute...
___
Note. Alain Stanké a de la verve... Sa «Lettre à un jeune immigrant» compte plusieurs pages. C'est en fait une conférence livrée sous forme de lettre. Une idée originale, et fort pertinente dans le contexte, car elle crée des liens amicaux.
* Les majuscules sont de l'auteur. J'ai mis en rouge des passages pour faire ressortir certains propos et faciliter la lecture de l'extrait.

mardi 24 novembre 2009

Kafka - Camus - Nobokov. Actualité littéraire

La beauté de l'actualité littéraire -para-littéraire conviendrait mieux- suscitant polémiques, controverses, litiges, débats, est de ramener devant la scène des grands écrivains. Sous le feu des projecteurs: Kafka, Camus, Nabobov. Le manuscrit du «Procès» de Kafka, l'un des trésors littéraires les plus convoités au monde, fait l'objet d'un litige entre Israël et l'Allemagne. Le Président Sarkosy souhaite transférer les restes d'Albert Camus au Panthéon. Le fils de Nobokov, Dimitri, fait publier un roman inédit de son célèbre père, inédit et... inachevé.

Kafka. En 1988, le manuscrit mis aux enchères chez Sotheby's est vendu à l'Allemagne 1,98 millions de dollars. L'héritière, Esther Hoffe - la compagne de Otto Hoffe, un ami de Max Brod et secrétaire de Max Brod- a encaissé le magot. Le problème? Dans son testament, Max Brod mentionne des institutions publiques auxquelles le «Procès» pourrait être confié, mais sans plus de précisions. En tête de liste, la Bibliothèque nationale d'Israël, en fin de liste «toute autre archive publique en Israël ou à l'étranger.» Esther Hoofe meurt en 2007 et laisse son héritage à ses 2 filles. Aujourd'hui, Bibliothèque nationale d'Israël réclame le manuscrit arguant que sur le testament son nom figure en tête de liste. L'argument me semble bien mince... [BibliObs]

Camus. À l'occasion du cinquantenaire de la mort de Camus, en 2010, le président Nicolas Sarkosy souhaite transférer les restes d'Albert Camus au Panthéon. Le fils d'Albert Camus refuse net. Sa fille, qui fait l'objet de fortes pressions, hésite. En France, la polémique fait rage. Olivier Todd, le biographe de Camus, s'insurge contre une telle proposition. «Camus n'est ni exemplaire ni édifiant. Il permet de réfléchir. Qu'on le lise au lieu de débiter des généralités sans comprendre son parcours -et vlan!-. J'aime sa réponse dans une de ses toutes dernières interviews. On lui demandait: "M. Camus, appartenez-vous encore à la gauche?" ; "Oui, malgré elle et malgré moi". D'actualité, non?» Il ajoute: «Le voir comme une icône désincarnée n'est pas lui rendre hommage. Il faut le garder vivant dans sa complexité et ses contradictions.» Il n'est pas le seul, loin de là, à s'opposer à ce transfert. Certains y voient une «récupération politique», à contre-courant de la vie et de l'œuvre de Camus. [Le Monde, BibliObs].

Nabokov. Un inédit... très inachevé, intitulé «The Original of Laura», sous-titré «Mourir, c'est marrant» écrit en 1976 (un an avant sa mort) vient d'être publié chez Penguin, en Grande-Bretagne et chez Random House, aux États-Unis. «Et beaucoup se demandent si, à ce degré d'achèvement, il était bien nécessaire de le publier.» Gravement malade, «dans un état de confusion il a laissé son dernier manuscrit, sot 138 fiches cartonnées reproduites dans l'édition mise en vente. Mais avant de mourir, il demande à ce qu'on les passe par le feu, lui qui avait déclaré:
"Un artiste devrait détruire sans pitié ses manuscrits après la publication, pour qu'ils ne conduisent pas de médiocres universitaires à penser qu'il est possible de comprendre les mystères d'un génie en étudiant les versions supprimés. Dans l'art, les objectifs et les plans ne sont rien. Il n'y a que les résultats qui comptent."»
Selon son fils, Dimitri Nobokov, le roman est «brillant, original et assez radical». Mon petit doigt me dit qu'on va en entendre parler, très bientôt... [BibliObs]

Kafka, Camus, Nobokov.

Voyons ce qu'ils ont dit, et ce que des auteurs ont dit à leur propos.

Franz Kafka a dit:
Tout ce qui n'est pas littérature m'ennuie et je le hais,
même les conversations sur la littérature

Alexandre Vialatte a dit de Kafka:
Il débarquait comme un Martien sur le globe terrestre.

Albert Camus a dit:
Une oeuvre d'homme n'est rien d'autre
que ce long cheminement
pour retrouver par les détours de l'art
les deux ou trois images simples et grandes
sur lesquelles le cœur, une première fois, s'est ouvert.

Morvan Lebesque a dit de L'étranger de Camus:
En pleine France vichyssoise,
livré à un activisme optimiste et dérisoire,
L'Étranger offrait l'indispensable, le constat de base,
le tremplin solide d'une action.
Nous savions que nous avions affaire
-enfin- à une littérature adulte,
et, parmi les écrivains engagés dans la lutte
et soumis alors à une semi-clandestinité
Malraux, Mauriac, Sartre, ce nouveau venu,
si évidemment courageux et responsable,
n'avait créé ce héros tragique
que pour aider les hommes à vaincre leur destin.


Vladimir Nabokov a dit:
On doit tirer tout ce qu'on peut des mots,
car c'est le seul vrai trésor qu'un écrivain vrai possède;
les grandes idées générales sont dans la gazette d'hier.

Maurice Crawton a dit de Lolita de Nobokov:
Je n'ai rien lu de «chaud» dans ce livre.
Il n'y a pas un passage indélicat, pas un mot qu'on
n'oserait prononcer en présence d'une jeune femme.
Et pourtant c'est un livre fort et dérangeant.

Bonne lecture!

lundi 23 novembre 2009

Le SS qui hurlait contre le génocide - Alain Decaux / Apocalypse - Épisode 4 - tv5

«Le SS qui hurlait contre le génocide». Un récit, documenté et poignant, de Alain Decaux, C'était le XXe siècle, tome 3. La guerre absolue. Un récit qui raconte une histoire à vous souffler, qui dépeint une «âme grise» se rapprochant, dans l'essentiel, du livre «Les âmes grises» de Philippe Claudel. Les extraits que je vous donne à lire aideront à approfondir un aspect traité dans l'émission «Apocalypse, la 2e guerre mondiale» Épisode 4: L'embrasement (1941-1942), sur Tv5, diffusée ce lundi, 20h00 et rediffusée demain à 13h00.

«Le SS qui hurlait contre le génocide».
Alain Decaux raconte.
«Devant le prêtre qui le dévisage avec une méfiance grandissante. L'homme se tient debout. Il est grand -1,86m- athlétique, châtain-blond. L'image même de l'aryen si fort en honneur au temps où, de Brest au Caucase, du cap Nord à la Sicile, les armées de Hitler occupent l'Europe.
Or les paroles qui jaillissent de la bouche du visiteur sont inouïes. Là au siège berlinois de la délégation du Vatican, son débit s'accélère: il faut, absolument, que le nonce l'entende. Ce qu'il a vu, ce qu'il sait, le monde entier doit le découvrir.
Ces juifs que l'on arrête, que l'on envoie vers l'est, ce n'est pas, comme le gouvernement allemand l'affirme, comme les populations naïves le croient, pour s'y voir enfermés dans des camps de travail. C'est pour être exterminés. Hors de lui, proche des larmes, il crie ce qu'il a vu -de ses yeux- les installations qui permettent d'exécuter, chaque jour, des milliers de juifs. Il a vu mourir des hommes , des femmes des enfants. Oui, des enfants. Des bébés dans les bras de leur mère. Il a vu!

Les mains de l'homme tremblent. Dans son regard se lit une horreur indicible. Il répète que cette abomination doit être connue de tous et qu'il lui faut donc rencontrer le nonce. Le pape, seul, pourra faire cesser cette atteinte sans exemple aux lois divines et humaines. Le pape!
Ce n'est plus de la défiance qui se lit sur le visage de l'ecclésiastique mais de la réprobation. Il coupe court.
_ Êtes-vous soldat?
Interloqué, l'homme répond positivement. Dans cas, dit le prêtre, tout entretien devient impossible. Bien plus: il faut que le visiteur quitte sur-le-champ la légation de Sa Sainteté. C'est un homme accablé qui prend congé.
Le premier témoin qui se soit proposé d'apporter la preuve que la solution finale de la «question juive» avait été mise en oeuvre se nomme Kurt Gerstein. Officier dans la SS, il a prêté serment à Hitler et sa devise est celle de tous les SS: Mon honneur s'appelle fidélité.»

«Ceux qui croient à la prédestination se demanderont peut-être si, dans son paradoxe, l'histoire de Kurt Gerstein ne renferme quelque logique. Certains y découvrirons la trace de la folle incohérence de notre siècle. D'autres, persuadés que chaque homme est unique, se borderont à se demander pourquoi ce SS en est venu là.»

En bref. Les Gerstein sont membres de l'Église évangélique. L'attirance de Kurt «vers l'Église se confirme au cours de ses premières années d'école. Quasiment, toutes les Églises protestants accueille favorablement l'avènement du national-socialisme. Elles déchanteront...
«Le programme de Hitler s'enveloppe d'une brume volontaire qui génère des analyses contradictoires.» Kurt Gerstein suit le mouvement. En 1933, il s'engage dans le parti, et même dans les S.A. Mais, il n'abandonne pas son militantisme chrétien. Audacieux, il invitera même la Jeunesse hitlérienne à revenir au sein des organisations chrétiennes. Plus tard, il publiera, à ses frais, des brochures religieuses, et donnera des conférences; il se garde de parler d'autre chose que la religion.

Arrêté, en 1938, pour une peccadille (une plaisanterie)-«mais existe-t-il des peccadilles sous le joug de Hitler?»- il est emprisonné. À sa femme, fille de pasteur, il déclare être «à bout de forces»; le médecin constate qu'il est atteint d'une affection cardiaque. Libéré par la Gestapo, son Église, elle-même persécutée, ne peut pas l'aider. En 1938, l'Allemagne délire, le Führer triomphe sur tous les fronts.
Le père de Kurt Gerstein écrit même: «Quelle grande époque nous vivons!... Notre grand et bien-aimé Führer...» Il déchantera.. . En 1941, sa belle-fille internée dans un hôpital psychiatrique décéda inopinément. Kurt Gerstein assiste à l'inhumation avec sa famille consternée. Son frère, Karl dira: Si étonnés que nous fussions, nous ne soupçonnions rien. Ce fut mon frère Kurt qui, sur le chemin du retour, après l'enterrement, nous éclaira ma femme et moi. "Ils les tuent de sang-froid!»» Du même souffle, Kurt ajoute: «Je vais m'engager dans les Waffen-SS.» On comprend la stupeur du couple. «Je pourrai ainsi voir ce qu'il y a de vrai dans ces diverses rumeurs et ce qui se passe dans les SS.»

De l'extérieur, Kurt Gerstein est un excellent SS. Discipliné et autoritaire, on l'affecte «au service d'hygiène de la Waffen-SS, 1941. Il y est chargé de l'installation d'eau potable ainsi que de "la désinfection des camps militaires et de concentration.» Mais, ses amis le voient se modifier: «Ce garçon si franc, ouvert, amateur de plaisanteries, est devenu sombre et taciturne.»
En janvier 1942, «son ami Helmut Franz blessé le voit entrer dans dans chambre d'hôpital... "À mon grand étonnement, il apparut un jour devant mon lit, comme un fantôme en uniforme SS."»
«En juin 1942, le même Kurt Gerstein va rencontrer l'Histoire.» Dans les camps de concentration«L'horreur. L'absolu de l'horreur.». Je saute ce passage.
L'épisode 4 de «Apocalypse, la 2e guerre mondiale» devrait parler de cette horreur sans pareille. Néanmoins, je vous assure que lire «l'horreur dans le texte» est une dure épreuve.

«Si l'on se souvient que, de 1942-1944, sa santé -physique autant que morale- n'a cessé de se dégrader, on comprend mieux pourquoi, lors de l'effondrement du IIIe Reich, il s'est porté au-devant des troupes françaises et s'est volontairement livré à elles. On juge de la stupeur des militaires à qui il a révélé une horreur d'autant plus terrifiante qu'ils n'en soupçonnaient même pas l'existence. On n'a pas voulu croire ce personnage étrange dans son allure et plus encore dans ses propos. Il a proposé de mettre par écrit ce qu'il a vu. On accepte: il témoigne.

Il fera le récit de ce qu'il a vu à plusieurs personnes de confiance, afin de faire connaître les faits de bouche à oreille. Il faut que la vérité se répande partout et qu'elle soulève l'indignation du monde. «On sait comment s'est terminé sa démarche à la nonciature. Il s'entête.». Il rend visite à l'ambassade Suisse, à Berlin. Il avertit l'un de ses amis hollandais, celui-ci s'en réfère à Londres. Il fait des mains et des pieds pour se faire entendre, pour que l'on sache.
Il sait ce qu'il risque, il porte constamment sur lui un revolver et une capsule de cyanure. Il a les cheveux blancs. Son père Ludwig Gerstein lui dit, voulant le rassurer: «Tu es soldat et tu dois obéir aux ordres de tes supérieurs. C'est celui qui donne des ordres qui en porte la responsabilité...»

À la fin mars 1945, il quitte Berlin pour rejoindre Tübingen pour rejoindre sa femme et ses trois enfants. Avant même que la guerre soit achevée en Europe, il décide de se rendre chez les Alliés pour livrer son témoignage. Son ami Helmut Franz le met en garde: «Comment t'y prendras-tu pour expliquer aux troupes alliés que tu n'es pas un véritable offcier SS et que tu as commis des actes de résistance?» Selon Franz, il a prit congé de sa femme «plein d'espoir».

En 1945, des Américains et des Britanniques circulent dans la zone française. Kurt Gerstein donne une copie, écrite en français, de son rapport à un officier américain, et une autre à un officier britannique. «On lui pose une question redoutable: «Étiez-vous au courant de l'utilisation des chambres à gaz pour l'assassinat de détenus?» En répondant, il se perd: "En qualité d'ingénieur, j'ai eu souvent à donner des conseils au sujet du fonctionnement de ces installations..."»

«Le 26 mai 1945, Kurt adresse une lettre à sa femme. La dernière. Il est arrêté le même jour par les Français... Le 10 juillet, il est inculpé "d'assassinats et de complicité d'assassinats." ... Le 25 juillet, le gardien qui, à 14 heures, ouvre la porte de la cellule de Gerstein, le trouve pendu... Dans son rapport du 1er août, le docteur Piedelièvre, célèbre médecin légiste. confirme "qu'il s'agit d'un pendu banal"...» Inhumé, le 3 août dans la fosse commune du cimetière de Thiais... il ne demeure aucune trace de la sépulture de Kurt Gerstein "espion de Dieu"»

Dans une note en bas de page, Alain Decaux écrit: «Impossible, cependant de passer sous silence la lettre que j'ai reçue d'un ex-policier (M. Caillevet, le 30 mars 1983): «... nous avons entendu dire qu'un capitaine SS avait été battu à mort par les FFI», gardiens de la prison militaire où était détendu Kurt Gerstein.

Des âmes grises... dans le livre de Philippe Claudel, «Les âmes grises». Dans les livres de Michel Quint «Effroyables Jardins», et «Max». Dans le livre de Irène Némirouski, «Suite française».
Des âmes ni tout à fait noires, ni tout à fait blanches. Grises...


«Apocalypse, la 2e guerre mondiale» Épisode 4: L'embrasement (1941-1942)

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Source: Alain Decaux, C'était le XXe siècle, tome 3. La guerre absolue. «Le SS qui hurlait contre le génocide», p. 133 à p. 177.

dimanche 22 novembre 2009

Foutu livre? Patrick Lagacé -Cyberpresse. La Route - Cormac McCarthy

Ce foutu livre? Patrick Lagacé écrit sur Cyberpresse: «Les pères ne devraient pas lire La route (de Cormac McCarthy). On devrait le vendre avec un avertissement, comme les paquets de cigarettes. J'ai longtemps pensé que c'est parce que le spectre de la mort y est trop éblouissant. Et, bien sûr, le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement, comme a dit le grand homme.» [Le 21 novembre 2009]

Je pense plutôt que tous les pères devraient lire La Route... J'ai même suggéré ce livre pour, tenez-vous bien, la fête des Pères! Eh oui, ici même sur Littéranaute. Me sentant «interpellée», j'ai donc envoyé un message à Patrick Lagacé. En voici la teneur.

Un foutu livre...essentiel. Sur mon blogue, je suggérais un cadeau pour la fête des Pères. Un livre qui restera, à jamais, gravé dans la mémoire de celui qui le recevra. Un livre qu'un père dédie à son fils John Francis, huit ans. Voilà, nous y sommes. L'écrivain, peu bavard, a tout de même révélé qu'il n'aurait jamais écrit ce livre sans son fils.

Un livre trop sombre, trop dur, trop... Non, il n'y a rien de trop dans La Route de Cormac McCarthy. Vous l'avez faux, tout faux. Un livre qu'un père dédie à son jeune fils s'offre à un père. Bon, on s'entend là-dessus?

Le puissant sentiment qui traverse le livre est celui de l'amour inconditionnel du père envers son fils, et réciproquement, celui d'une confiance indéfectible. Tout au long du récit, des liens filiaux forts se tissent, qui illuminent ce monde sombre. Une relation père-enfant si douce, malgré l'extrême dureté de leurs conditions de survie. Une relation si rationnelle, malgré le fait que le père veut préserver son jeune enfant, il ne lui raconte pas d'histoires... il explique.

Des échanges si simples et si profonds tout à la fois, sans babillage, sans plainte, ni complainte. Et quelle leçon de courage! «Il faut que tu continues d'avancer, tu ne sais pas ce qu'il pourrait y avoir plus loin sur la route», dit le père à son fils.

Jamais, du moins dans un roman, un père n'aura tant aimé son fils.

Le thème central du livre: ce père aimant qui guide son jeune enfant, au milieu d'embûches, pour assurer sa survie. Qui lui inculque le courage d'aller plus loin sur la route de leur vie. N'est-ce pas le rôle d'un père dans la vraie vie...

Oui, La route est un cadeau impérissable à offrir à un père avec une dédicace toute simple. Pas un mot de trop...

Notez que le père avait apporté le livre du petit... Un livre, pas un jouet...

Bonne journée à vous tous!
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Note. Sur Livranaute, j'ai consacré plusieurs billets au livre de Cormack McCarthy, la Route.

Cabinet de curiosités - Raphaële Vidaling

Le Cabinet de curiosités, de Raphaële Vidaling,vient de paraître aux Éditions Tana. Illustrations: Baptiste Cochard et Laurent Magnin. Cet un objet-livre s'inscrit dans la tradition des cabinets de curiosité de la Renaissance, de petits musées personnels qui abritaient toutes sortes de collections, mais l'adapte au XXIe siècle. L'intérieur de la boîte loge 20 petits livres en couleurs, de formats variés, de 16, 24 ou 32 pages.

Les titres des livres de ce Cabinet de curiosités vous donneront une idée plus précise... de son contenu.

° un nuancier de couleurs imaginaires
° le carnet des inventions de Boris Vian
° un codex de miracles publicitaires
° un index des rues qui n'existent pas
° le catalogue d'une galerie de virus

° un répertoire d'illusions enfantines
° un patchwork de bribes de conversations
° un hommage à J. L Borges en forme de labyrinthe
° un guide de divination par anagrammes de prénoms
° une brochure de voyages dans des pays de légende

° la cosmologie imaginaire du Petit Prince
° des ambigrammes à lire dans les deux sens
° un cahier d'écritures rares ou disparues
° un abécédaire en photomontages
° un annuaire du paradis

° un atlas de poche
° un recueil de fantasmes
° une ode à ma main gauche
° un album de design organique
° des belles pochettes de vinyle

Ce n'est pas évident? Ajoutons alors 3 extraits:




À un mois de Noël, ce livre original ferait un joli cadeau. Bien sûr, il n'est en rien comparable au coffret «100 000 ans de beauté», un livre-objet publié aux Éditions Gallimard. Cette histoire de beauté étalée sur une longue période couvre les 5 continents Cette histoire abondamment illustrée de 1268 pages à laquelle ont contribué 300 auteurs de tous horizons.
Évidemment, le prix de ce livre ne se compare pas à celui de Raphaële Vidaling, Le Cabinet de curiosités.

Voyez ou revoyez «100 000 anx de beauté» sur Littéranaute, mon billet du 17 octobre 2009, en cliquant ici. [Oui, la pages existe]

Je vous souhaite un dimanche tout en beauté! À demain...
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Une petite note: J'ai en main le livre de Raphaële Vidaling, L'histoire des plus grands succès littéraires du XXe siècle, Les Éditions internationales Alain Stanké, 2003. (publié aux Éditions Tana, en 2002. Je vous en reparle...

samedi 21 novembre 2009

(2). Bicentenaire. Polémique. Gogol - Le journal d'un fou

(2). Bicentenaire. Polémique. La célébration du bicentenaire de la naissance de Gogol tourne à la foire d'empoigne entre la Russie et l'Ukraine. La pomme de discorde: Gogol est-il russe ou ukrainien? Explication... géographique. Gogol est né en 1809 à Bolchie Sorotchintsy en Ukraine, alors une province russe. À 19 ans, après des études médiocres, il gagne Saint-Péterbourg où il passe une partie de sa vie. Gogol meurt à Moscou en 1852. Aujourd'hui, Sorotchintsy fait partie de l'Ukraine, devenu un pays indépendant en 1991.

Gogol a eu une grande influence sur la littérature russe, comme exemple, Dostoïoski, Bulgarov Soljenitsyne.
«Nous sommes tous sortis du manteau de Gogol»
Dostoïevski


La Russie tire Gogol par une manche du «manteau» et l'Ukraine par l'autre manche. En Russie, outre l'aspect géo-politique, on invoque le fait que c'est en russe que Gogol écrivait. «À en croire Vladimir Yavorivsky, romancier et parlementaire ukrainien. "Il n'y a pas que la langue qui compte, mais aussi les thèmes, les sujets abordés. Les écrits de Gogol sont remplis de l'imaginaire et de la pensée issus des chanson et du folklore ukrainien."»
Pour Vladimir Yavorivky, «diviser Gogol, c'est comme essayer de diviser l'air, l'Éternité ou le ciel. Il a été à la fois un grand écrivain russe et un grand écrivain ukrainien dont le feuillage est en Russie, mais les racines en Ukraine.»
[Baptiste Touverey, Gogol est-il russe ou ukrainien? BibliObs]

Pour fêter le bicentenaire. En Russie: un musée Gogol ; une adaptation télévisuelle de «Taras Boulka», un roman de Gogol. En Ukraine, un musée Gogol à Sorotchintsy ; des traductions en ukrainien des oeuvres de Gogol dans les lesquelles «la grande Russie» est remplacée par «la grande Ukraine.» Voulez-vous savoir ce que je pense? Dans la grisaille du matin, je regardais le saule de mon jardin. À travers ses branches dénudées formant parapluie, j'ai aperçu la figure estompée de Gogol. Posant les yeux sur mon écran, qu'est-ce que j'ai vu... «Le journal d'un fou».

Le journal d'un fou
Que se passe-t-il dans la tête d'un fou? Gogol pénètre dans la tête de Proprichtchine, et lui donne la parole. Je vous le dis, cette nouvelle est bouleversante. De date en date, cet homme à qui l'esprit joue des tours, écrit dans son journal ses pensées, nous raconte ce qu'il fait... Il se rend au Ministère où il travaille. Puis, il accumule les absences, va au théâtre, lit les journaux, réfléchit, étendu sur son lit...

Du 3 octobre au 8 décembre, les 9 entrées dans son journal indiquent que son esprit déraille progressivement jusqu'à prendre contact avec la réalité.
[] Le 8 décembre, il écrit: «J'étais tout à fait décidé à me rendre au ministère, mais différentes raisons et réflexions m'en ont empêché. Les affaires d'Espagne ne peuvent toujours me sortir de l'esprit. (...)»
La simple lecture des entrées suivantes suffit à rendre compte de la dégringolade de l'esprit jusqu'à son abîme.
[] An 2000. 43e jour d'avril, il écrit: «Aujourd'hui est un jour de grande solennité! L'Espagne a un roi. On l'a trouvé. Ce roi, c'est moi. Ce n'est qu'aujourd'hui que je l'ai appris. J'avoue que j'ai été brusquement comme inondé de lumière. Je ne comprends pas comment j'ai pu penser, m'imaginer que j'étais conseiller titulaire. Comment cette pensée extravagante a-t-elle pu pénétrer dans mon cerveau? Encore heureux que personne n'ait songé alors à me faire interner dans une maison de santé. Maintenant, tout m'est révélé. Maintenant, tout est clair... Avant, je ne me comprenais pas, avant, tout était devant dans une espèce de brouillard. (...)»
[] 86e jour de Martobre. Entre le jour et la nuit. Aujourd'hui, l'huissier est venu me dire de me rendre au ministère, car il y avait plus de trois semaines que j'assurais plus mon service. Je suis allé au ministère pour rire. (...) Ce qui m'a amusé plus que tout, c'est quand ils m'ont glissé des papiers, pour que je les signe. Ils s'imaginaient que j'allais écrire tout en bas de la feuille: chef de bureau un tel. Allons donc! J'ai gribouillé, bien en vue, là où signe le directeur du département: «Ferdinand VIII.» Il fallait voir le silence respectueux qui a régné alors! Mais j'ai fait seulement un petit geste de la main, en disant: «Je ne veux aucun témoignage de soumission!», et je suis sorti.
[] Pas de date. Ce jour-là était sans date. Je me suis promené incognito sur la Perspective Newski. Sa majesté l'Empereur a passé en voiture. Toute la ville a ôté ses bonnets et j'ai fait de même; pourtant, je n'ai nullement laissé voir que j'étais le roi d'Espagne. (....)
[] J'ai oublié la date. Il n'y a pas eu de mois non plus. C'était le diable sait quoi. Ma cape est achevée et cousue. Mavra a poussé un cri quand je l'ai mise. Pourtant, je me décide pas encore à me présenter à la Cour. La députation d'Espagne n'est toujours pas là (...)
[] Le 1er. Cette lenteur des députés m'étonne prodigieusement. Quelles sont les raisons qui ont pu les retarder? La France, peut-être? (...)
[] Madrid, 30 février. «Voilà, je suis en Espagne; cela s'est fait si rapidement que j'ai à peine eu le temps de m'y reconnaître. Ce matin, les députés espagnols se sont présentés chez moi, et je suis monté en voiture avec eux. Cette extraordinaire précipitation m'a paru étrange. Nous avons marché à un tel train que nous avions atteint la frontière d'Espagne, une demi-heure plus tard. D'ailleurs, il est vrai que maintenant il y a des chemins de fer dans toute l'Europe et que les bateaux à vapeur vont extrêmement vite. Curieux pays que l'Espagne (...)
"Reste-là -dans une petite chambre- et si tu racontes que tu es le roi Ferdinand, je te ferai passer cette envie.»
C'est l'internement, et le début du calvaire de Proprichtchine. Le «roi Fernand VIII» ne sera plus jamais heureux dans sa douce, et royale, folie.

[] Janvier de la même année, qui a succédé à février. (...) Aujourd'hui, on m'a tondu, bien que j'aie crié de toutes mes forces que je ne voulais pas être moine. Mais je ne peux même plus me rappeler ce qu'il est advenu de moi lorsqu'ils ont commencé à me verser de l'eau froide sur le crâne. Je n'avais jamais enduré un pareil enfer.Pour un peu je devenais enragé, et c'est à peine s'ils ont pu me retenir. Je ne comprends pas du tout la signification de cette étrange coutume. C'est un usage stupide, absurde. La légèreté des rois qui ne l'ont pas encore aboli, me semble inconcevable. Je suppose, selon toute vraisemblance, que je suis tombé entre les mains de l'Inquisition.»
[] Le 25. Aujourd'hui, Le Grand Inquisiteur est venu dans ma chambre, mais je m'étais caché sous ma chaise en entendant son pas. (...) Enfin, il m'a vu et m'a fait sortir de dessous la chaise à coups de bâton. Ce maudit bâton vous fait un mal horrible.»
[] Jo 34e ur Ms nnacée. 349 reirvéF. «Non, je n'ai plus la force d'endurer cela! Mon Dieu! que font-ils de moi! Ils me versent de l'eau froide sur la tête. Ils ne m'écoutent, ne me voient, ne m'entendent pas. Que leur ai-je fait? Pourquoi me tourment-ils? Que veulent-il de moi, Malheureux? Que puis-leur donner? Je n'ai rien.
Je suis à bout, je ne peux plus supporter leurs tortures; ma tête brûle, et tout tourne devant moi. Sauvez-moi! Emmenez-moi! Donnez une troïka de coursiers rapides comme la bourrasque! ....»

Je m'arrête ici... Cet appel de détresse vous transpercera le cœur. Gogol en fait un passage d'une poésie sans égale. Un vrai tableau de Chagall. Pour nous consoler, si je puis dire, il termine par une phrase pirouette dont le dernier mot est... nez.

Gogol, à la plume satirique envers «le système», exprime, dans cette nouvelle, une profonde compassion, une pitié même, pour un fou. La cruauté des hommes envers cet innocent sans défense, sans malice est sans borne. Fou... il est seulement fou. Et seul, si seul...

Le nez. Le manteau. Le journal d'un fou.
J'espère que la présentation de ces trois courtes nouvelles, de 30-40 pages chacune, vous incitera à les lire, ou relire. C'est ce que je souhaite... bien modestement.

Merci de me lire!
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Psitt! Ce tiraillement entre la Russie et l'Ukraine me fait vaguement penser à quelque chose... Mais, je n'arrive pas à me rappeler ce dont il s'agit... Bizarre!
Note. Le roman de Gogol «Les âmes mortes» est une œuvre majeure. J'en ferai éventuellement l'objet d'un billet.
Livre. Nouvelles de Pétersbourg: Le Journal d'un fou, Le Nez, et autres nouvelles. Préface Georges Nivat, Gallimard, Folio classique. Pour en savoir plus, cliquez ici.
Image. Proprichtchine. Tableau de Ilya Repine (1882)
Polémique. «Gogol est-il russe ou ukrainien?», par Baptiste Touverey, BibliObs

vendredi 20 novembre 2009

(1). Bicentenaire. Gogol - Le nez - Le manteau

Bicentenaire. 2009 marque le bicentenaire de la naissance de Gogol, Nicolas ou Nicolaï de son prénom (1809-1852). «Le plus singulier poète en prose que la Russie ait jamais connu, selon Nobokov», lit-on sur le site de Gallimard Montréal qui présente un «carton d'invitation» pour participer à «une célébration inspirée par la littérature, l'art et la gastronomie», nommée OGogol. «Les coutumes culinaires, repas, foires, bals, et buffets foisonnent dans l'œuvre de Gogol. Celui qui jugeait l'estomac comme le plus noble organe interne a décrit par la panse beaucoup de traits et travers de la culture russe.»À Montréal, en France et ailleurs, on célèbre, dans la joie, ce bicentenaire de Gogol, le peintre de la vaste Russie et de ses habitants. Gogol, un écrivain... enchanteur. Pour nous joindre à cette célébration, j'ai retenu trois nouvelles. Aucune ne vous laissera indifférents. Le nez - Le manteau - Le journal d'un fou.
Aujourd'hui: Le nez - Le manteau. Demain: Le journal d'un fou.
Le nez.
Le 25 mars, il se passa à Saint-Petersbourg un événement extraordinairement bizarre. Le barbier Ivan Iakovlievich (Son nom de famille s'est enseveli dans la nuit des temps, de sorte que, même sur l'enseigne un homme avec une joue couverte de mousse de savon, avec, dessous, cette inscription: «On tire aussi le sang», -ce nom ne se trouve pas)-, Ivan Iakovlievich donc s'éveilla d'assez bonne heure et fut aussitôt frappé par une odeur de pain chaud. Se levant un peu sur son séant, il s'aperçut que son épouse, matrone très respectable, qui avait un goût très prononcé pour le café, sortait du four des pains fraîchement cuits.

- Praskovia, lui dit Ivan Iakovlievich, je ne prendrai pas de café aujourd'hui, parce que j'aime mieux déjeuner avec du pain chaude et de l'oignon (c'est-à-dire qu'Ivan Iakovlievich aurait préféré l'un et l'autre, mais il savait qu'il lui était absolument impossible de demander deux choses à la fois, Praskovia ne tolérant jamais de pareilles fantaisies)

«Qu'il mange du pain, l'imbécile, se dit en elle-même la digne matrone, ce n'en est mieux que pour moi, j'aurai un peu plus de café.» Et elle jeta un pain sur la table. Ivan Iakovlievich, par respect pour les convenances endossa un vêtement par-dessus sa chemise et, ayant pris place à table, posa devant lui deux oignons et du sel; puis, s'emparant d'un couteau, il se mit en devoir de couper le pain. L'ayant divisé en deux, il jeta un regard dans l'intérieur et aperçut avec surprise quelque chose de blanc. Il y plongea avec précaution le couteau, y enfonça un doigt.

«C'est solide! fit-il à part soi, qu'est-ce que cela pourrait bien être?» Il enfonça encore une fois les doigts et en retira... un nez!
Les bras lui en tombèrent, il se mit à se frotter les yeux, à le tâter: c'était en effet un nez et au surplus, lui semblait-il, un nez connu. La terreur se peignit sur le visage d'Ivan Iakovlievich. Mais cette terreur n'était rien en comparaison de l'indignation qui s'empara de son épouse.

-À qui, bête féroce, as-tu coupé le nez comme cela? s'écria-t-elle avec colère. Coquin, ivrogne, je te dénoncerai moi-même à la police. Brigand que tu es! J'ai déjà ouï-dire à trois personne que tu avais l'habitude, en faisant la barbe, de tirer si fort les nez, qu'ils avaient peine à rester en place.

Mais Ivan Iakovlievich était plus mort que vif. Il avait enfin reconnu, dans ce nez, le propre nez de l'assesseur de collège Kovaliov, à qui il faisait la barbe tous les mercredis et dimanches.

Ainsi commence la nouvelle «Le nez». Elle est amusante, spirituelle, pleine de rebondissements. Un vrai plaisir!

Le manteau
«Dans une division de ministère... mais il vaut peut-être mieux ne pas vous dire dans quelle division. Il n'y a, en Russie, pas de plus susceptible que les fonctionnaires des ministères, de l'armée, de la chancellerie. Bref, Pour peu que l'un d'eux se croie froissé, il s'imagine que l'Administration subit une affront dans sa personne.»
Puis, Gogol entame un portrait des fonctionnaires tels qu'on les aime... encore aujourd'hui.

«Notre héros s'appelait de son nom de famille Baschmaschkin (Baschmak=soulier; Bachmaschkin=cordonnier). Il se nommait de son prénom et de celui de son père Akaki Akakievitch.» Prénom obtenu à l'arraché par sa mère lorsque le bébé fut porté aux fonds baptismaux.

«Dans la chancellerie où il était employé, personne ne lui témoignait d'égards. (...) Ses collègues, plus jeunes que lui, en faisaient l'objet de leurs railleries et la cible de leurs traits d'esprit - pour autant que des employés et surtout des employés de chancellerie puissent prétendre à l'esprit. (...) Mais Akaki n'avait pas un mot de réplique à toutes ces attaques ; il faisait comme s'il n'y avait personne autour de lui.»
Mais lorsqu'on l'empêchait d'écrire, il disait:
«"Laissez-moi donc! Pourquoi vouloir absolument me déranger dans ma besogne?"
Et il y avait quelque chose de particulièrement touchant dans ces paroles et dans la manière dont il les prononçait?» (..)

Nulle part on n'eût trouvé d'employé qui remplît ses devoirs avec autant de zèle que notre Akaki Akakievitch. Que, dis-je, zèle, il travaillait avec amour, avec passion. Quand il copiait des actes officiels, il voyait s'ouvrir devant lui, un monde tout beau et tout riant. Le plaisir qu'il avait à copier se lisait sur son visage. Il y avait des caractères qu'il peignait, au vrai sens du mot, avec une satisfaction toute particulière; quand il arrivait à un passage important, il devenait un tout autre homme: il souriait, ses yeux pétillaient, ses lèvres se plissaient et ceux qui le connaissait pouvait deviner à sa physionomie quelles lettres il moulait en ce moment. (...). Il semblait qu'en dehors de la copie, il n'existât pour lui rien, rien au monde.»

À Saint-Peterbourg, les riches, les pauvres, les plus-que-pauvres ont un même ennemi: «le froid du Nord, quoiqu'on le dise favorable à la santé.» L'hiver s'annonçait, et Akaki Akakievitch avait froid. Son manteau était terriblement usé, à ce point qu'«on lui avait même refusé le noble nom de manteau pour le baptiser capuchon.» D'année en année, le collet avait été raccourci, et Akaki Akakievitch l'avait, lui-même et gauchement, rapiécé tant de fois, découpant une partie du manteau pour la coudre ailleurs... Il n'y avait plus qu'une seule solution: demander au tailleur Petrovitch de le rapiécer. Impossible! Il refusa tout ne -c'est une guenille-, et proposa de lui en confectionner un neuf. Akaki Akakievitch n'avait pas le choix. Mais il n'avait pas de quoi payer. Roublard, Petrovitch attendit que Akaki Akakievitch eut en main la somme énorme qu'il avait exigée.

Grâce à la gratification que lui accorda un fonctionnaire de son ministère, et deux ou trois mois de faim, Akaki Akakievitch put amasser l'argent nécessaire. 15 jours plus tard, Petrovitch, tout fier, lui apporta chez lui, un matin, le manteau tant espéré. Plus fier encore, Akaki Akakievitch se rendit au travail avec son manteau neuf «... le manteau était chaud et puis il était beau...». Ses collègues admirèrent son manteau et le comblèrent de félicitations. Un de ses supérieurs invita Akaki Akakievitch et ses collègues à prendre le thé chez lui, le soir même. Toute cette journée fut un jour de fête pour ce pauvre Akaki Akakievitch. Mais...

«Sans une parole de plainte, cet être avait supporté le mépris et la raillerie de ses collègues. Sans qu'il y eût été poussé par un événement extraordinaire, il avait pris le chemin du tombeau et lorsque, à la fin de ses jours, un manteau lui avait donné tous les transports de la jeunesse, le malheur l'avait terrassé.»
«Mais le modeste conseiller titulaire était destiné à faire plus de bruit après sa mort que de son vivant, et ici notre récit prend un tour fantastique. Un jour la nouvelle se répandit... »
Mais, un peu plus loin, c'est un virement de situation. «Revenons maintenant au directeur général la cause première de notre récit fantastique mais absolument vrai.»

La fin de la nouvelle vous charmera. Gogol, un esprit fin, délié, qui glisse dans cette nouvelle des pointes d'ironie, des piques acérées, de l'humour. Une nouvelle triste qui se changera en conte fantastique. Un portrait d'un petit fonctionnaire pauvre, soumis, sans défense et sans protection. Mais il vengera ... après sa mort. Ça fait plaisir à voir!

Demain, je vous présenterai «Le journal d'un journal.» C'est un rendez-vous...

Bonne journée!
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Dans le même livre, on trouve les 3 nouvelles: Le nez - Le manteau - Le journal d'un fou. C'est une édition bilingue, français / russe. Pour plus d'informations, cliquez ici.
Pour vous renseigner sur la célébration «OGogol», je vous transmets 3 adresses: Gallimard Montréal ; Fondation canadienne de la culture russe, fccrmontreal.org ; kapostroff.com
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